Tout à coup un grand événement vient se jeter à travers cette amitié et rompt la monotonie de la partie de dominos. César, brave comme son nom, sauve la vie à un passant attaqué par des bandits nocturnes. Le passant a une pupille, la pupille a 500,000 fr. de dot: «Je vous donne et dot et pupille, dit notre homme à César, ce sera l'acquit de ma reconnaissance.

--Diable! s'écrie César, l'affaire me sourit assez;» et voilà mon brave qui se met en route pour aller conquérir le coeur et la main de la belle. Le marquis de quinze sous raccompagne; où passe César, en effet, le marquis de quinze sous doit passer!

On arrive au château. César s'y présente de front, avec l'aplomb d'un homme ferré sur le bloc et le doublet; ces manières, charmantes à l'estaminet, déplaisent à mademoiselle; il lui faut quelque chose de plus délicat et de plus raffiné. D'ailleurs, il y a un petit monsieur frisé, pincé, verni, qui rôde par là et lui tient au coeur; César est donc éconduit ou à peu près. Grande douleur pour le marquis de quinze sous! Mais un vaillant César ne se rend pas au premier choc; donc, celui-ci se tient sur la hanche, provoque l'amant préféré et va mettre sens dessus dessous tuteur, dot et pupille. Soudain sa colère s'apaise; de lion qu'il était il devient doux comme un agneau. Qui opère cette métamorphose? un portrait, un simple portrait au pastel. A la vue de ce portrait suspendu dans la chambre de la pupille, César s'écrie; «C'est ma mère!» On se regarde, on s'explique, on s'examine, et il se trouve que César est le frère de cette charmante fille qu'il était près d'épouser. Par quel coup du sort le frère et la soeur ont-ils vécu si longtemps sans se connaître? demandez le au marquis de quinze sous, qui vous le dira sans doute; quant à moi, je ne suis pas si indiscret. Eh! voici bien un autre mystère! le marquis de quinze sous est le père de la soeur et du frère. Que vous dirai-je? tous ces gens-là finissent par être parfaitement heureux: père, frère, soeur, amant, pupille, marquis de quinze sous et le reste.

Ce vaudeville n'est pas un prodige de vraisemblance ni de bon sens; mais quel vaudeville est tenu d'être vraisemblable et d'avoir le sens commun? Le Marquis de quinze sous fait rire; point important. Il faut en remercier les auteurs, MM. Armand Dartois et de Bienville.

Du rire nous passons aux larmes; madame Ancelot nous y invite et Loïsa s'en charge. Loïsa, en effet, a toutes les provisions nécessaires pour exécuter un drame larmoyant: elle aime un infidèle, elle cultive les fleurs, elle chante des romances; le moyen de ne pas s'attendrir et de ne pas pleurer!

L'infidèle se nomme Loïs: Loïsa et Loïs, quoi de mieux? Un beau matin, je ne sais quel diable le tenant, Loïs abandonne la Bretagne, sa patrie, et l'innocence des champs, et les fleurs, et l'air pur, et le rossignol, et Loïsa. Le voilà à Paris! Qu'y vient-il faire, bon Dieu? Paris n'est-il pas le pays de perdition? A peine a-t-on mis le pied sur cette terre de Belzébuth, que tout est dit: le diable fait de vous sa proie! Certes, ce n'est pas faute d'avoir été averti par les romances, les vaudevilles et les opéras-comiques!

Loïs, comme les autres, tombe dans le piège. Le luxe, le plaisir, les désirs coupables, les amours somptueux le saisissent au débotté. Une grande dame l'éblouit et s'empare de son coeur: la Bretagne est bien loin, et il ne s'agit plus de Loïsa!

Que fait cependant la pauvre fille? L'âme toujours occupée et pleine de Loïs, elle quitte son village et vient à Paris, vêtue à la bretonne et apportant à Loïs un bouquet des fleurs qu'il aimait; elle entre: ô surprise!. qu'est devenu Loïs? Est-ce lui qui habile ce riche appartement? Est-ce Loïs qui fait à Loïsa cet accueil froid et embarrassé? D'abord, Loïsa doute de la trahison; mais comment douter longtemps? L'oubli de Loïs et son ingratitude ne sont-ils pas écris partout, dans sa voix, dans son regard, dans son geste. Loïsa comprend qu'elle a une rivale, dont les perfides attraits remplacent dans le coeur de Loïs l'image candide et naïve des premières amours.

Convaincue de son malheur, désespérée de la froideur de Loïs, Loïsa s'échappe à travers la ville, éperdue, hors d'elle-même; tout en fuyant, la pauvre enfant rencontre les roues d'une calèche et tombe sous les pieds des chevaux; une femme brillante et parée la recueille; c'est sa rivale, c'est la comtesse!