Rogers, arrivé au Muséum le 17 juin.
Quoi qu'il en soit, Rogers parait jouir d'une mauvaise constitution et être un peu attaqué de rachitisme, comme on peut le voir, même sur notre dessin, à la courbure extraordinaire des os de ses jambes et à d'autres irrégularités de ses formes. Comme je l'ai dit, il est capricieux, méchant, indocile, et n'obéit au commandement de son cornac anglais que lorsque celui-ci l'y force en le tirant par l'oreille au moyen de son crochet de fer. Probablement il montrera encore plus d'indocilité à son nouveau gardien français, parce que Rogers n'a jamais été commandé qu'en anglais, et qu'il ne comprendra pas ce qu'on lui demandera dans notre langue. Cependant, avec des soins, des bons traitements et du temps, on ne désespère pas de corriger son caractère en lui formant une nouvelle éducation.
Je ne ferai pas ici l'histoire des éléphants, dont on a bercé notre jeunesse, car je n'aurais rien à apprendre de nouveau à personne; mais je dois relever les préjugés dont on a entaché cette histoire, et je le ferai d'une manière aussi succincte que possible.
L'éléphant des Indes se trouve également sur le continent d'Asie et dans les grandes îles de la Malaisie. Sa taille a été beaucoup exagérée, et quelques anciens auteurs l'ont portée jusqu'à dix-huit et vingt pieds de hauteur; la vérité est que les plus grands mâles atteignent très rarement dix pieds de haut, et que leur taille ordinaire est de sept et demi à neuf pieds. M. Corse, qui dirigea dix ans, dans l'Inde, les éléphants de la compagnie anglaise, n'en a jamais vu qu'un de dix pieds sept pouces anglais, ce qui revient à neuf pieds sept pouces français, mesuré sur le garrot. Les femelles sont plus petites que les mâles, et ne dépassent guère sept pieds et demi. Les éléphants d'Afrique sont généralement un peu plus petits. Ils grandissent jusqu'à l'âge de vingt-deux ans, ce qui porterait approximativement la durée de leur vie à cent cinquante ans, si les observations de Buffon sur la longévité des animaux sont justes.
L'éléphant est esclave, mais non pas domestique. Tel privé qu'il soit, il ne manque jamais de se sauver dans les bois pour reprendre sa vie sauvage, toutes les fois qu'il en trouve l'occasion; aussi, lorsqu'il est en marche, faut-il qu'il ait toujours son cornac ou mahoud sur le dos, pour le maintenir, l'intimider et l'empêcher de s'enfuir. Dans toute autre circonstance, on le tient renfermé dans une écurie ou attaché à un pieu.
On a supposé à l'éléphant beaucoup plus d'intelligence qu'il n'en a, et, si l'on faisait l'histoire critique de ce monstrueux animal, il faudrait en retrancher un grand nombre de contes qui ont été accrédités par la crédulité des anciens écrivains, ou même de quelques savants modernes. Il a un caractère doux, d'une docilité passive que l'on a prise pour de l'intelligence et qui n'est probablement que le résultat de sa timidité. Il est en effet remarquable que son courage n'est nullement en rapport avec sa force prodigieuse et ses armes puissantes. Je n'en citerai qu'une preuve; jamais on n'a pu lui faire surmonter l'épouvante que lui cause la détonation d'une arme à feu, et depuis qu'on se sert de ces armes dans les batailles, on a été obligé de renoncer à l'employer, faute de pouvoir l'empêcher de prendre la fuite au premier coup de fusil. Si l'on s'en rapportait aux apparences, l'éléphant aurait l'organe de l'intelligence extrêmement développé, et MM. les phrénologues ne manqueraient pas de prendre parti contre mon opinion. Mais en réalité, malgré la grosseur de sa tête, sa cervelle est beaucoup plus petite, proportionnellement, que celle d'un chien, d'un cheval et même d'un cochon. Les os de son énorme crâne se composent de deux tables éloignées, aux frontaux surtout, de sept à huit pouces l'une de l'autre; l'intervalle en est rempli par une matière osseuse pleine de grandes cellules, et de lacunes dont quelques-unes ont plus d'un pouce de largeur sur deux ou trois de longueur. Il en résulte qu'avec une tête énorme, l'intérieur de la boîte qui contient la cervelle du plus gros éléphant, n'a guère que dix à douze pouces de longueur sur six à sept de largeur et quatre à cinq de profondeur, comme j'ai pu m'en assurer par moi-même.
La première condition d'intelligence, c'est la mémoire; or, l'éléphant en a moins que le chien, moins que le cheval et le chameau. M. Corse affirme qu'un éléphant pris au piège et retourné à la vie sauvage peut donner deux fois dans le même piège sans le reconnaître, et il en cite plusieurs exemples. J'estime que leur intelligence, bien intérieure à celle de beaucoup de mammifères carnassiers, ne surpasse pas celle du cheval.
Il existe un livre persan fort singulier, intitulé le Miroir, ou les Institutes de l'empereur Akbar. Cet ouvrage a été traduit en anglais par Francis Gladwin. Il renferme des détails extrêmement curieux sur toutes les manières de chasser les éléphants en Asie.
La GENETTE BERBÉ (geneta afra., fr. cad. la genette de barbarie, ibid.) est arrivée très-fatiguée et dans un état de maladie si avancé qu'il n'a pas été possible de la sauver; elle est morte peu de jours après son entrée à la Ménagerie. C'était un fort joli petit animal, plein de grâce, de vivacité, et de la taille à peu près d'une fouine. Sa queue était également recourbée en spirale; son pelage était d'un gris blanchâtre isabelle, avec cinq bandes longitudinales d'un brun roux, celle du dos presque noire et formant une ligne continue, les deux de chaque côté composées de petites taches arrondies et assez rapprochées; le reste de sa robe était irrégulièrement parsemé de semblables taches; son nez était rose, son chanfrein blanc, et elle avait sous les yeux et au menton une macule noire. Ses yeux avaient la pupille nocturne; aussi s'agitait-elle dans sa cage beaucoup plus la nuit que le jour. Son espèce habite la Barbarie, la Kordolan et le Senaar; cette dernière contrée était probablement la patrie de l'individu envoyé par Clot-Bey.