Mais pourquoi, dites-vous, parler d'une comédie suisse? Pourquoi? En voici la raison: les comédies suisses de M. Porchat de Lausanne sont des comédies parfaitement françaises, par le goût et par les sentiments, si bien françaises, que M. Porchat a lu à nos comédiens de la rue Richelieu un ouvrage qu'ils ont écouté avec faveur; quand M. Porchat sera las de ses succès de Lausanne, il compte venir réussir à Paris. Demanderez-vous encore pourquoi nous avons parlé de Lausanne et de M. Porchat?
Nouvelles du Muséum d'histoire naturelle.
ANIMAUX RÉCEMMENT ARRIVÉS.
Le 17 du mois dernier, est arrivé à la Ménagerie, Rogers, un jeune éléphant de l'Inde, dont l'âge parait être de onze à douze ans, si on en juge par sa taille, qui atteint à peine six pieds. Peu de jours avant, le Muséum avait reçu de Clot-Bey, médecin français du vice-roi d'Égypte, un envoi de plusieurs animaux, savoir:--En mammifères, 1º un jeune lion de Nubie; 2º un guépard d'Abyssinie; 3º deux civettes; 4º une genette; 5º deux paradoxures; 6º deux gazelles.--En oiseaux: 1° deux autruches; 2º deux demoiselles de Numidie; 3º deux poules sultanes; 4º deux oies d'Égypte. Ce qu'il y a de très-remarquable dans cet envoi, c'est que plusieurs de ces animaux, le lion, les paradoxures, la genette, par exemple, ont la queue plus on moins recourbée en spirale, ce qui est contraire aux habitudes ordinaires des autres individus de leur espèce. On ne peut expliquer cette singularité qu'en supposant que, avant d'être envoyés en France, ils ont subi une longue captivité dans des cages ou des boîtes proportionnellement trop petites.
Nous croyons utile d'entrer dans quelques détails particuliers, relatifs aux espèces que nous venons de signaler à la curiosité publique.
L'Éléphant de l'Inde (elephas indicus, Cuv.) diffère essentiellement de l'éléphant d'Afrique, et d'une manière d'autant plus facile à saisir à la Ménagerie, qu'il est placé à côté d'une femelle (elephas africanus, Blum.) de cette dernière partie du monde. Rogers, le nouveau venu, ici figuré, a les oreilles petites comparativement, le front concave, et quatre oncles aux pieds de derrière; Chevrette, la femelle d'Afrique, a la tête plus ronde, le front convexe, les oreilles très-grandes, et, ce qui est un caractère plus essentiel, elle n'a que trois oncles aux pieds de derrière. Ordinairement l'éléphant d'Afrique, mâle ou femelle, a des défenses énormes atteignant jusqu'à six et huit pieds de longueur, et pesant, selon Thumberg, depuis trente jusqu'à cent cinquante livre-; si Chevrette n'en a pas d'apparentes, c'est parce qu'elle appartient à une race particulière, que les Hollandais du cap de Bonne-Espérance nomment Koescops, et que les chasseurs redoutent plus que ceux de la race ordinaire. Les éléphants d'Asie ont toujours les défenses très-petites. Rogers est un des mieux armés de son espèce; et cependant, quoiqu'on lui ait coupé la pointe de ses défenses pour éviter les accidents que son caractère irascible faisait craindre, il est facile de juger que jamais elles n'eussent pu atteindre les proportions de l'espèce africaine.
Comme l'éléphant n'a que très-rarement multiplié dans la captivité, il est à croire que celui-ci a été pris dans un keddah, enceinte dans laquelle les éléphants sauvages sont conduits par d'autres dressés à cet usage. Les Anglais nomment ces individus privés éléphants chasseurs; mais les Hollandais de l'Inde leur ont donné le nom singulier de Seelenverkaufer (vendeurs d'âme). Rogers fut envoyé à Londres, à la Ménagerie de la Société zoologique; là, il ne tarda pas à montrer son indocilité et la méchanceté de son caractère, et mainte fois la vie de ses gardiens fut en danger, il devenait sinon dangereux, du moins embarrassant de le garder. Le directeur de la Ménagerie anglaise apprit que le Jardin des Plantes de Paris venait de perdre un mâle qu'il possédait depuis quelques années; il y eut des négociations entamées entre les deux établissements. On demandait d'abord 8,000 francs pour prix de l'animal; mais, plus tard, avec un désintéressement aussi louable que rare, le directeur anglais fit présent de Rogers au Muséum de Paris. On le renferma dans une caisse de bois suffisamment solide, on plaça la caisse sur un paquebot, et peu de temps après il arriva au Havre. Embarqué une seconde fois sur un bateau à vapeur, en dix heures il vint du Havre à Rouen; là, on le hissa sur un wagon, et le chemin de fer nous l'amena à Paris. Il parait que, sur son wagon, l'animal fut un peu ému de la vitesse du mouvement qui l'entraînait, car quelques voyageurs ont dit que pendant les premiers instants il s'agita beaucoup dans caisse: néanmoins, et sans doute grâce aux soins du cornac anglais qui l'accompagnait, il arriva sans accident, bien portant, et fort peu fatigué d'un voyage aussi long fait avec une si grande rapidité.
Parvenu au Jardin des Plantes, il s'agissait de le faire passer de sa prison de bois dans son écurie, placée au milieu de la rotonde; comme on le savait méchant, il y avait des précautions à prendre. On ouvrit la porte de l'écurie, on posa sa caisse en face de cette porte, on la décloua, et, dès que l'ouverture fut assez grande, Rogers franchit le passage sans faire de difficulté; il fit deux ou trois fois le tour de son nouveau domicile, et s'y établit paisiblement. Deux tours après, on lui laissa la liberté de se promener dans l'enceinte extérieure, où le public le voit tous les jours.
Cette enceinte se trouve à côté de celle de la femelle d'Afrique. Aussitôt que ces deux animant se virent, ils se rapprochèrent l'un de l'autre, se regardèrent avec un plaisir qui se lisait dans leurs petits yeux humides et brillants; puis ils passèrent leur trompe à travers la palissade qui les séparait et se caressèrent. Mais comme ils sont de sexe différent, l'amour vint bientôt se mettre de la partie, et cette circonstance obligea de les séparer. La femelle étant très-douce, très-obéissante, son cornac la tient constamment éloignée de son nouvel ami, et, probablement, on ne leur laissera plus que le plaisir de se voir de loin, en élevant une double barrière à un intervalle qui ne leur permettra plus de se toucher avec leurs trompes.
Une chose assez singulière, c'est que tous les auteurs qui ont écrit sur les éléphants ont avancé que l'espèce des Indes est plus douce, plus facile à apprivoiser que celle d'Afrique; et cependant les observations faites à la Ménagerie prouveraient nettement le contraire. Des deux qui y vivent maintenant, l'un est très-docile, c'est celui d'Afrique; l'autre est d'un caractère mauvais et presque indomptable, c'est celui de l'Inde. Le mâle, mort il y a quelque temps, était méchant, quoique d'Asie; celui que l'on fut obligé de tuer à coups de canon, à Genève, il y a peu d'années, était également un éléphant de l'Inde. Serait-ce parce que les éléphants d'Afrique ont l'air plus menaçant avec leurs longues défenses, qu'on leur aurait fait une réputation de férocité, ou bien est-ce parce que l'on n'a pas cherché, du moins dans ces derniers siècles, àl les soumettre au joug de l'esclavage pour les employer à des travaux utiles? D'ailleurs, tout le monde sait que les Carthaginois et que la colonie grecque établie en Éthiopie par Ptolémée Évergète étaient parvenus à dompter les éléphants d'Afrique, à les employer aux mêmes usages que ceux des Indes, sur lesquels, dit-on, ils l'emportaient par l'intelligence et la docilité.