Abd-el-Kader avait vu, de retraite en retraite, tous ses établissements militaires, Jughar, Thaza, Saida, Tafreoua, Tagdemt, successivement envahis et détruits par nos soldats. Pressé entre le Désert et nos colonnes, il comprit que pour sauver les plus précieux débris de sa puissance, il ne lui restait plus qu'à les rendre aussi mobiles que les tribus elles-mêmes, et à dérober à nos armes, par la fuite, ce qu'il ne pouvait leur disputer par le combat. Il organisa donc la zmala: il y rassembla tout ce qu'il tenait à conserver: sa famille, celle de ses principaux lieutenants, son trésor; il la plaça sous la garde de ses plus braves et de ses plus fidèles partisans, et l'envoya sur les limites du désert, ou, en cas d'approche de l'ennemi, elle trouvait toujours un asile assuré.

Le campement de cette population nomade était presque constamment le même, sans avoir toutefois la forme régulière que le compas lui a donnée dans le plan figuratif que nous publions, et que ne comportaient pas les accidents inévitables du terrain. Ainsi, quand la zmala a été enlevée et surprise le 16 mai 1843, la tête du campement était près de la source Ain de Taguin, tandis que le reste des tribus se développait en forme d'éventail, ou plutôt de patte d'oie, dans une vallée d'une étendue de douze à seize kilomètres.

La zmala se divisait, sinon, en quatre enceintes, du moins en quatre groupes principaux.

Le premier groupe renfermait les douars (cercles de tentes) et les familles de l'émir; de son beau-frère, Mustapha-ben-Thami, ex-khalifah de Mascara; de Bouheli-kha, ex-kaïd des Shama; de Miloud-ben-Arrach, ex-agha du cherk est, son ancien envoyé à Paris et son conseiller intime, et de Bel-Khérouby, son premier secrétaire.

Le deuxième groupe était formé par les douars et les familles de Mohammed-ben-Allal-ben-Embarch, ex-khalifah de Milianah, de Ben-Jahia-el-Djenn, agha de la cavalerie régulière; de Hadj-el-Habib, ex-consul à Oran pendant la paix ainsi que des chaoucks (gardes attachés particulièrement à la personne des chefs).

Dans le troisième groupe se trouvaient exclusivement les Hachem-Cheraga (de l'est) et Gharaba (de l'ouest), qui, peu nombreux dans les premiers temps, s'étaient considérablement accrus au moment de la prise de la zmala, parce que l'émir venait de les enlever à peu près tous dans la plaine d'Eghris. Le quatrième, groupe, plus ou moins rapproché des autres, suivant les difficultés du terrain, l'eau, les bois ou les pâturages, réunissait les tribus du Désert qui s'étaient attachées à la fortune de l'émir. Ces tribus n'étaient véritablement maintenues que par la volonté des chefs les plus influents, attirés pour la plupart eux-mêmes par l'appât du pillage, des cadeaux, de l'argent, et quelques-uns par le mobile de la religion.

Enfin, entre le troisième et le quatrième groupe, une place était assignée au petit camp de si-Kaddour-ben-Abd-el-Baki, khalifah du Désert, parce que les tribus placées sous son commandement étaient toujours les plus avancées.

L'organisation même de la zmala ne permettait pas, comme on le voit, d'arriver jusqu'à la tente d'Abd el-Kader sans être découvert et arrêté. Il n'était pas plus facile de fuir avec sa famille et ses biens, une fois qu'on avait été incorporé dans cette émigration. Il aurait fallu, à cet effet, traverser plusieurs groupes de tribus qui se surveillaient les uns les autres, et qui n'étaient peuplés, en général, que de malheureux épiant sans cesse l'occasion de s'enrichir par le pillage. L'émir l'avait bien compris, et il avait fait publier cet ordre laconique: De quiconque fuira ma zmala, à vous les biens, à moi la tête.

On évalue à trois cent soixante-huit le nombre des douars formant la zmala. A dix tentes par douar (on en compte ordinairement trente à quarante dans le Tell, le pays cultivé), et à dix individus par tente, le rassemblement pouvait présenter un chiffre total de plus de 30,000 individus.

Un petit corps d'infanterie et d'artillerie, fort d'environ 450 hommes, suivait le sort de la zmala, et campait habituellement à gauche et en arriére du douar de Miloud-ben-Arrach, chargé surtout de veiller à la garde particulière des douars d'Abd-el-Kader et de ses chefs principaux. Cette troupe, bien armée, mais mal vêtue, mal nourrie, mal payée, n'éprouvait véritablement un peu de bien-être qu'à la suite de quelque rhazia heureuse qui venait la dédommager de ses longues abstinences.