Une jeune fille entrait alors. Elle portait un plateau chargé de verres d'eau glacée, d'esponjados, boisson saccharine, et de copitas, ou petits verres de liqueur et d'eau-de-vie.

Une partie s'engageait. L'officier de douaniers, que le monte, traitait si mal, jeta, avec une rage mal déguisée, neuf onces d'or sur le baston, l'une des quatre cartes sur lesquelles les joueurs placent leur mise. Les trois autres cartes, espada, el Rey et caballo, se couvrirent également d'or. La mise était faite. Le banquier prit alors un jeu de cartes et les jeta une à une sur le tapis. Le plus profond silence régnait dans la salle; on n'entendait que le léger claquement des lèvres des fumeurs et le frôlement des cartes; la jeune fille elle-même avait interrompu son service et regardait avec curiosité cette scène. Plusieurs cartes étaient tombées et aucune des quatre n'était sortie encore; l'anxiété des joueurs redoublait, leur coeur battait avec force, leurs yeux brillaient d'une double fièvre de crainte et d'espérance. La onzième carte tombe: c'est la figure du baston. Le commandant de douaniers rayonne de joie; il avance convulsivement sa grande main osseuse sur le tapis, il va saisir sa proie si longtemps convoitée... Tout à coup un bruit sourd se fait entendre, quelques gémissements arrivent jusqu'à l'assemblée au milieu des bruits de la tempête. Ou écoute, quelques curieux ouvrent les fenêtres et regardent avec soin au dehors. Ils ne voient rien qui puisse les alarmer. Les fenêtres se referment, les joueurs se rassurent, les gagnants ramassent leurs lots, le banquier attire à lui les mises des perdants, et une nouvelle partie commence. La porte de la salle retentit alors d'un coup sec; mais on y fait à peine attention; les officiers carlistes comptent sur la garde et sur les sentinelles. La jeune fille, qui ramassait les verres vides, alla entr'ouvrir la ventanilla, petit guichet de six pouces carrés, garni d'un fort treillage en fer, et qu'une planchette à coulisse ferme en dedans; toutes les portes espagnoles en sont pourvues.

Vue de Barcelone et de Montjouich.

«Qui est là! dit la jeune fille.

--Gente de Paz, répondit une voix grave et forte.

La jeune fille regarda au dehors, et vit un paysan vêtu comme ceux des villages voisins; elle le fit entrer aussitôt. Le temps était si mauvais qu'il eût été cruel de faire attendre à la porte. Le paysan salua l'assemblée en portant la main à son béret; on le vit à peine à travers le nuage de fumée qui voilait à demi tous les personnages de cette scène. C'était un homme de cinquante ans, petit, mais trapu; un manteau brun l'enveloppait si bien, qu'on ne voyait de sa personne que deux yeux gris, vifs et perçants, et ses jambes que couvraient des bas de toile blanche; il portait des alpargatas ou sandales.

Personne ne répondant à son salut, ce tardif visiteur fit le tour de la table et se plaça sans façon à l'une des extrémités, derrière la chaise de celui que ses broderies lui désignaient comme le plus élevé en grade. Celui-ci ne jouait plus, il se contentait d'observer les joueurs. Le banquier jetait la première carte, lorsque le paysan, lançant une peseta par-dessus la tête du brigadier, dit d'une voix à faire trembler les vitres: «Quatre réaux sur le caballo: «L'étonnement fut général; chacun chercha vivement le point d'où partait cette voix inconnue; des murmures d'indignation et de mépris se firent entendre à la vue de l'insolent paysan; l'officier-général bondit sur sa chaise, se retourna et le toisa avec colère; le banquier posa les cartes devant lui, et dit froidement au nouveau venu qu'il était trop tard, et que d'ailleurs on ne jouait qu'une demi-piastre. Un jeune officier, moins patient, ramassa la peseta et allait la jeter à la tête du paysan, quand celui-ci dit:

«Monsieur l'officier, si vous ne quittez cette pièce à l'instant, je vous couperai les oreilles... «Puis, se tournant vers le banquier: «Quoi! vous ne voulez pas donner à un pauvre muletier l'occasion de gagner une piastre? Vos seigneuries, ajouta-t-il en parcourant l'assemblée d'un regard pénétrant, se croiraient-elles déshonorées, par hasard, en jouant avec moi?... «Un très-énergique juron et un rude coup de poing sur la table suivirent cette question. «Allons, quatre réaux sur le caballo, dépêchons.--Je vous répète, monsieur le muletier, dit le banquier, qu'il est trop tard et que votre jeu est trop modique.--Ah! c'est ainsi. Eh bien! mes seigneurs, voici mes quatre réaux; et maintenant copo, je joue contre tout l'argent de la banque.»

Cette nouvelle audace redoubla la colère de l'assemblée; personne ne dormait plus, tous les assistants se levèrent et s'approchèrent du muletier. Le commandant des carabineros restait seul assis; il était pâle et tremblant; il regardait fixement le soi-disant paysan, il suivait ses gestes avec anxiété; il semblait le connaître d'ancienne date. Le général demanda enfin quel était l'homme qui venait ainsi les braver, et il ordonna à un jeune officier d'appeler la garde.