Le lendemain, dans l'après-midi, cinquante hommes robustes, armés juusqu'aux dents, entrèrent dans Logrono. C'était la bande de Zurbano: elle lui était si dévouée, qu'elle était accourue, prête à tout pour le sauver. Elle fut placée aux points indiqués.

A onze heures du soir, les sentinelles des remparts entendirent le pas mesuré d'une troupe; c'était le bataillon carliste. Il s'avançait sans défiance, comptant être introduit sans coup férir. Lorsqu'il fut suffisamment engagé, un feu meurtrier le frappa tout à coup en tête et en flanc, et mit le désordre dans ses rangs. Ainsi surpris, il ne songea qu'à fuir en toute hâte; mais cette retraite précipitée était prévue; il la fit sous le feu de plusieurs embuscades, et laissa sous les remparts le quart de son effectif et 200 prisonnier? La bande de Zurbano avait fait des prodiges.

Ravi de ce succès, le gouverneur écrivit immédiatement à Madrid, et demanda la grâce de Zurbano et l'oubli pour le passé de sa bande. La reine manquait de bras pour la défendre: dans un semblable moment, une telle troupe était une, précieuse acquisition; la grâce fut accordée pleine et entière. Zurbano resta chef de sa bande, qui fut organisée en corps franc. L'État lui donna nourriture et habillement; quant à la solde, vu la vacuité des coffres de Christine, Zurbano fut autorise à payer sa troupe sur le trésor du prétendant et sur les biens de ses partisans. Lui et ses hommes ne demandèrent pas mieux. Peu de mois après cette aventure, le corp-franc de Zurbano, grossi de tous les aventuriers qu'attirait sa réputation, s'élevait à plus de 800 hommes. Zurbano prit rang, dès ce moment, parmi les chefs de corps de l'armée; son courage, sa féroce énergie, sa parfaite connaissance du théâtre de la guerre, le rendirent si utile à l'armée, dans beaucoup de circonstances, qu'Espartero chercha à se l'attacher de plus en plus.

Le nom de Zurbano fut mêlé dans cette guerre à tant d'actes de valeur extraordinaire et de froide cruauté, qu'il devint la terreur des carlistes. Il avait sur elle presque autant d'influence que celui d'il Bundo cani sur les habitants de Bagdad. Un épisode de cette guerre dira jusqu'où allait l'effroi que ce nom inspirait.

Le camp de don Carlos était en proie aux dissensions intestines. Les généraux qui s'étaient dévoués à la cause du prétendant se disputaient l'héritage de Zumalacarreguy; tous se crevaient dignes de succéder à l'homme qui avait su donner quelque vigueur et quelque éclat au parti de l'absolutisme. Ces rivalités des chefs de l'armée carliste se reflétaient dans les rangs inférieure et y avaient semé le désordre et l'indiscipline. Le nouveau général en chef, Maroto, n'avait pu maintenir cette unité de direction et d'exécution qui fait la force des armées.

Le contraire avait lieu dans l'armée de Christine. Longtemps guidée par les faibles mains de Cordova, elle venait de passer sous le commandement d'Espartero. Intelligence médiocre, Espartero possédait cependant les qualités essentielles d'un général et d'un homme de parti: la fermeté, la prudence et une certaine habileté à profiter des circonstances. Il sut peu à peu rétablir la discipline et le dévouement dans son armée, il lui rendit cet ensemble de vues et de moyens qui conduit aux grandes choses: il en fit un instrument docile. On était au mois de décembre 1837; les lignes carlistes occupaient les environs de Victoria. L'armée d'Espartero était campée entre Salvatierra et la source de la petite rivière Arga; elle avait acculé don Carlos jusqu'aux montagnes de la Biscaye. Malgré les défaites qu'ils avaient essuyées depuis la bataille de Luchana, les carlistes se gardaient à peine dans leurs cantonnements; ils comptaient tellement sur la protection de Dieu, qu'ils lui laissaient en grande partie le soin de veiller à leur sûreté. Boire, jouer, discuter et prier, telles étaient les occupations de leurs jours et souvent de leurs nuits.

Il était onze heures du soir; la nuit était noire, le vent soufflait avec violence, la pluie battait les fenêtres et ruisselait en torrents des toits d'une vaste auberge isolée; quelques soldats dormaient sous un hangar placé à l'une des extrémités. A cent pas de l'auberge était un village assez considérable; le silence et l'obscurité régnaient partout; une salle basse donnant sur la route était la seule partie éclairée de l'auberge et du village.

Cette salle était vaste; les murs, nus et blanchis à la chaux, n'avaient d'autres ornements que de grossiers dessins au charbon: ils le présentaient les chefs christinos caricaturés dans des positions bizarres et grotesques. Le mobilier se composait d'une grande table et de quelques chaises et bancs. Soixante personnes à peu près occupaient cette salle; des broderies, des épaulettes, des uniformes plus ou moins souillés par les travaux de la guerre et par les négligences du bivouac, des armes de diverses espèces, annonçaient une assemblée de militaires; c'était le corps d'officiers d'une brigade carliste qui occupait le village voisin. L'alcade et le corrégidor de l'endroit, pour prouver leur dévouement à don Carlos, étaient venus faire leur cour aux principaux chefs.

La table, éclairée par deux vieilles lampes en bronze, était entourée par quinze de ces messieurs; ils jouaient au monte. Une grande quantité de pièces d'or et d'argent brillaient ça et là. Un capitaine tenait la banque. Au moment où nous parlons, il attirait à lui très froidement un bon nombre de quadruples, de douros, et même de pesetas, qu'il engouffrait dans une vaste bourse en soie verte, à travers les mailles de laquelle on apercevait déjà une belle recette. En face du banquier était un homme de mauvaise mine, portant l'uniforme de commandant de carabineros. Les jurons les plus expressifs de la langue espagnole, si riche en ce génie, se précipitaient de sa bouche écumeuse presque sans interruption: il perdait beaucoup. Quelques autres joueurs, à qui le sort avait enlevé leur dernier douro, tiraient de leurs poches des vales ou billets de rations de vivres, payables au porteur, et les jetaient sur le tapis vert au lien d'argent.

Quelques officiers faisaient galerie autour de la table, et suivait avec une grande attention les chances du jeu. Le plus grand nombre fumait des cigarettes, assis ou couchés le long des murs; quelques-uns dormaient enveloppés dans leurs manteaux. Deux vastes braseros, l'un sous la table et l'autre à l'une des extrémités, répandaient une douce chaleur dans la salle.