Lors de la guerre civile de 1820, Zurbano se jeta dans le parti libéral et lui rendit quelques services, sans négliger toutefois son commerce de contrebande; il sut au contraire, à la faveur du désordre, lui donner un grand développement et faire d'excellentes affaires. Après le rétablissement de Ferdinand, les réactions politiques du parti absolu lui donnèrent l'occasion de se créer une nouvelle branche d'industrie: il se fit sauveur des proscrits. Sa parfaite connaissance des lieux lui permit d'arracher quelques malheureux au supplice, en les conduisant en France, s'il reçut de l'or dans ce cas, il le gagna du moins noblement.
Le calme étant rétabli, Zurbano se livra tout entier, comme ci-devant, à son métier de prédilection; toujours, heureux, les douaniers le cherchaient toujours où il n'était pas. On disait dans le pays qu'il était sorcier. Zurbano connaissait la puissance de l'or, voila tout: quelques onces jetées à propos devant les carabineros faisaient merveille. Ces cerbères qui ne voyaient que des réaux, et en très petit nombre, pouvaient-ils résister à un tel appât?
Cependant ce bonheur eut une fin. Un nouveau détachement de douaniers arriva tout à coup dans la contrée qu'exploitait Zurbano. Il n'avait pas touché encore aux brillants quadruples du contrabandista; il fit donc son métier en conscience, et surprit la bande dans la Rioja Castellana. C'était en 1832; après un combat acharné, ou il perdit une grande partie de ses hommes, et où lui-même fut blessé, Zurbano fut fait prisonnier. Fiers d'une telle victoire, les carabineros enchaînèrent soigneusement leur captif et le conduisirent en triomphe à Logrono. Il fut enfermé dans un donjon et bien gardé. Plusieurs carabineros avaient été tués; Zurbano ne pouvait espérer sauver sa vie. Cependant le temps s'écoulait; on était en septembre 1833; l'espoir rentrait dans son coeur, lorsqu'il apprit que la commission qui devait le juger était enfin rassemblée. Il se résignait déjà et faisait ses adieux à sa femme et à ses enfants, qu'on lui avait permis de voir, lorsqu'on apprit la mort de Ferdinand.
Des troubles devaient naître de son testament, qui enlevait le trône à don Carlos, son frère, pour le laisser à sa fille Isabelle, malgré le texte précis de la loi salique. Dans cette prévision, tous les fonctionnaires pensèrent à eux, et Zurbano fut oublié dans sa prison. La guerre civile, qui éclata peu après dans les provinces basques et dans la Navarre, fit entièrement négliger cette affaire, et Zurbano se crut encore sauvé.
Vers le milieu de 1834 on se souvint cependant du contrebandier; on se décida à en finir. Une commission fut formée et procéda immédiatement à l'examen de la cause. La révolte à main armée contre les agents légaux du gouvernement, la mort de plusieurs d'entre eux étaient des faits trop clairement prouvés pour qu'il y eût hésitation; Zurbano fut condamné à mort et mis aussitôt en capita (chapelle) pour se préparer à finir en chrétien.
Zurbano n'était nullement d'avis de dire adieu à ce monde; malgré son courage, ce jugement l'atterra. Il avait espéré, jusqu'à ce jour, il ne put se décider à perdre tout espoir. Il lui restait trois jours, il résolut de les mettre à profit. La religion n'avait jamais tenu de place dans l'âme de Zurbano; depuis son emprisonnement il avait durement repoussé les offres de consolations spirituelles que lui avaient faites les frères d'un couvent voisin: il réfléchit que par eux il y avait peut-être un moyen de salut terrestre, et il se décida à essayer. Il affecta aussitôt un vif désir de faire ses actes religieux et pria qu'on fit appeler le supérieur du couvent des Franciscains. Le bon père accourut avec empressement: arracher une telle âme aux griffes de Satan était une oeuvre pie à mériter le ciel.
Zurbano se confessa longuement, avec une componction et une teinte de repentir qui émurent profondément le supérieur. «Ah! si j'étais sauvé, s'écria le bandit, comme s'il cédait à une inspiration divine, je consacrerais ma vie à la défense de Sa Majesté sacrée le légitime souverain Charles V; tout mon sang lui appartiendrait... Et vous, saint père, si vous m'aidiez, si vous me mettiez à même d'accomplir cette bonne oeuvre..... je vous donnerais 500 onces d'or.--500 onces d'or! répéta le saint homme avec une joie mal dissimulée; mais que puis-je faire qui ne soit ni criminel ni dangereux?--Criminel! c'est un saint devoir au contraire, dit Zurbano; c'est une action dont vous serez récompensé dans l'autre monde, et dans celui-ci, ajouta-t-il plus bas. Quant au danger, il n'y en a aucun... Écoutez; un bataillon de S. M. Charles V est près de la ville; elle est mal défendue; ce bataillon l'emporterait facilement en suivant mes conseils; il ne agit pour vous que de remettre une lettre de ma part au commandant du bataillon; le plan d'attaque y sera détaillé. Pendant l'affaire je pourrai me sauver, servir la sainte cause du légitime souverain, et expier ainsi mes péchés passés par mon dévouement à la religion et au roi.»
Le moine fut-il dupe des protestations de Zurbano? fut-il séduit par la promesse de 500 onces (18,000 fr.) nous l'ignorons. Toujours est-t-il que Zurbano écrivit au chef carliste, au nom du gouverneur de la ville dont il contrefit l'écriture et la signature; que cette lettre fut remise au supérieur, qui la fit porter au cantonnement carliste par un jeune fils du jardinier du couvent qu'on eut soin de déguiser en paysanne. Le chef de bataillon, d'une d'une médiocre perspicacité, crut à la défection du gouverneur; c'était d'ailleurs à ses yeux une action louable, puis il connaissait son écriture. Il répondit donc par le même message qu'il attaquerait aux lieux et à l'heure prescrite.
Pendant que ce premier acte marchait, le rusé contrebandier commença le second; il fut la contre-partie du premier. Zurbano fit demander une audience au gouverneur pour une révélation de la plus haute importance. Dans le temps de guerre civile, il ne faut rien négliger. Le gouverneur vint lui-même à la prison. Là Zurbano lui apprit que les moines de Saint-François voulaient livrer la ville à l'ennemi; qu'ils avaient même écrit en son nom; que l'attaque aurait lieu le lendemain à onze heure du soir sur tels et tels points. Ainsi, monsieur le gouverneur, vous avez trente heures devant vous. Si vous voulez accepter ce que je vais vous offrir, la ville est sauvée. Il lui présenta une lettre.. Si ce papier, ajouta-t-il, est remis promptement à son adresse, vous aurez demain soir à votre service cinquante braves à toute épreuve. J'y mets une conditions cependant: c'est qu'après le combat vous les laisserez partir sans les interroger, car ils sont comme moi contrebandiers. Quant à moi, j'espère qu'après le succès vous serez assez bon pour me recommander à Sa Majesté, et pour faire commuer ma peine en une détention dans les Présidios d'Afrique.»
Tout en se défiant de Zurbano, le gouverneur crut devoir suivre ses avis: il fit surveiller le couvent, envoya la dépêche et se prépara à la défense.