Le fort du Mont-Valérien.
Quelquefois, devant la courtine, l'on rencontre une masse couvrante en terre garnie d'un terre plein, d'une banquette, d'un parapet. Cette masse couvrante s'appelle la tenaille. Parmi plusieurs propriétés dont elle jouit, il est facile de remarquer celle de masquer les opérations de la poterne. Sa banquette ne peut recevoir que de l'infanterie; mais ses feux sont d'une grande efficacité pour défendre le terre-plein de la place d'armes rentrante. Ce dernier ouvrage, précisément en face du milieu de la courtine, est formé, ainsi qu'on le voit dans la figure ci-dessous A, en brisant la crête du chemin couvert; on augmente sa force en le garnissant d'une palissade. Il sert surtout aux rassemblements des troupes pour les sorties de l'assiégeant.
Jusqu'à présent nous nous sommes maintenu dans des définitions générales; peut-être ne sera-t-il pas sans utilité de nous occuper de la description particulière d'un de ces forts. Parmi eux, il n'en est aucun de plus intéressant, pour la population parisienne, que celui de Vincennes; les souvenirs historiques les plus tristes et les plus glorieux à la fois s'y rattachent. Qui de nous, entraîné dans quelques joyeuses parties de plaisir sous les frais ombrages du bois de Vincennes, n'a pas considéré de loin les tours et le vieux donjon du château? et alors, quelles grandes ombres son imagination n'a-t-elle pas évoquées!
Il existait déjà du temps de saint Louis: c'est sous un chêne de la forêt que le pieux monarque remplissait son devoir de seigneur haut-justicier. Son fils, Philippe le Hardi, l'agrandit; mais quelques années plus tard, il était tellement en mauvais état, qu'en 1337 Philippe de Valois le fit raser, et jeta les fondements du fameux donjon que l'on voit encore aujourd'hui. Ce fut Charles V, célèbre par son goût pour les constructions, qui acheva le château. Henri, roi d'Angleterre, maître d'une grande partie de la France, reconnu à Paris comme souverain légitime, y mourut en 1422. Jusqu'à Louis XI, qui aimait beaucoup Vincennes, les rois et les princes n'y virent qu'une maison de plaisance où ils venaient se soulacier et s'esbattre; mais, sous ce prince, ce lieu de soulas et d'esbattement devint une triste prison d'État. Quelques séjours passagers seuls rappelèrent son ancienne destination: Charles IX y termina une vie agitée par de sanglants remords; Louis XIII fit construire deux grands pavillons, dont l'un était destiné au roi, l'autre à la reine. Enfin, c'est Vincennes que défendait le brave Daumesnil, la fameuse jambe de bois. «Qu'ils me rendent ma jambe, je leur rendrai le château,» répondit-il aux sommations de nos bons amis nos ennemis; et en 1811 et en 1815, après les deux invasions, le drapeau tricolore flottait encore sur le vieux donjon, alors que Paris avait déjà honteusement arboré le drapeau blanc.
L'enceinte du château de Vincennes forme un parallélogramme régulier d'une grandeur considérable; elle est entourée de larges fossés; à chaque extrémité s'élevait autrefois une grosse tour carrée et très-élevée: ces tours furent rasées et mises de niveau avec le mur d'enceinte sous le gouvernement impérial. Au milieu de la face nord, qui regarde le village, il en subsiste encore une; son nom est formidable: la tour du Diable; c'est la principale entrée de la forteresse A: elle consiste en un grand bâtiment chargé de toutes les fortifications du Moyen-Age (une herse, des meurtrières, des mâchicoulis, un pont-levis), qui, si elles ne sont pas entièrement conservées, laissent voir cependant leurs vestiges. Une petite place d'armes, en briques, crénelée, défend l'entrée du pont-levis; ce pont est double: l'un donne passage aux piétons, l'autre aux voitures. Passons sur l'un ou sur l'autre, comme il vous plaira: nous voilà dans la place, munis préalablement d'une permission, sans laquelle nous serions obligés de nous contenter d'en examiner les dehors.
Ces bâtiments B que vous voyez à droite et à gauche s'adosser aux murs d'enceinte sont d'une construction moderne postérieure à 1830; ce sont des casernes: deux étages s'élèvent au-dessus du sol; chaque étage est voûté, le dernier est recouvert d'un terrassement qui le met à l'abri de la bombe, ce terrassement est disposé en rempart avec son terre-plein, sa banquette, son parapet; c'est de cette manière qu'on a assimilé, autant que possible, le château à la fortification moderne. Si vous continuez votre chemin, vous passez entre deux rangées d'écuries C destinées aux chevaux de l'artillerie en garnison à Vincennes. À gauche, après ces écuries, vous trouvez les bâtiments D de l'arsenal, qui contiennent la salle d'armes et les différents magasins d'approvisionnement.
En avant, toujours à gauche, cette église si gracieuse, si élégante, c'est la Sainte-Chapelle, bâtie par Charles V. Elle est d'un beau gothique. L'intérieur d'une simplicité remplie de goût, reçoit le jour à travers des vitraux peints par Jean Cousin sur les dessins de Raphaël. Quelques-uns vous sembleront un peu criards, peu harmonieux; n'accusez ni Raphaël ni Jean Cousin; ils ont été restaurés. Dans cette chapelle se faisaient les cérémonies de l'ordre de Saint-Michel, institué par Henri II. Vous avez peine à vous arracher à la contemplation du chef-d'oeuvre et vous avez raison, peut-être ses jours sont-ils comptés! Son existence, il ne la doit qu'à une puissante protection. Un terrible ennemi le convoite, le génie militaire.
Voyez en face, sur votre droite, ce donjon F, isolé de la forteresse par un fossé particulier, profond de quarante pieds; on y communique par un pont sur deux arches en ogives. La troisième travée est le tablier d'un pont-levis. Quatre tours faisant saillie sur le fossé aux quatre angles, en flanquent les quatre faces. Hélas! deux tours ont déjà disparu, le fossé est à moitié comblé, le pont avec ses ogives n'existera bientôt plus. Cette caserne casematée B que vous avez, remarquée en entrant, s'était arrêtée respectueuse au bord du fossé du vieux donjon; elle est devenue plus hardie; l'espace est franchi. Pendant qu'il subsiste encore, passez sur le vieux pont: voici trois portes, la dernière ne peut s'ouvrir en dedans sans le secours du dehors, ni en dehors sans le secours du dedans; c'est bien une porte de prison. Nous voici dans une cour étroite, sombre; au milieu se dresse le donjon proprement dit, il est carré, avec une tour à chaque angle. On monte à ces cinq étages par un escalier hardiment construit; le comble forme une terrasse d'où l'on embrasse un magnifique panorama. C'est là que se promenaient les prisonniers d'État. Était-ce une consolation qu'un horizon si vaste pour un pauvre captif qui ne pouvait franchir les étroites murailles de son cachot? Mirabeau, détenu, a composé en cet endroit même où vous êtes ses Lettres à Sophie. Diderot a pensé devenir fou en se sentant enchaîné. Là, Jean-Jacques l'a consolé, l'a soutenu, et c'est en retournant à Paris, sous un des grands ormes que vous avez admirés sur la route, qu'il a écrit sa belle prosopopée que vous savez, tous: ô Fabricius! que dirait ta grande ombre? Les derniers hôtes de ce lugubre séjour furent les ministres de Charles X. Mais l'air de la prison vous fait mal; sortons. Cette salle au rez-de-chaussée c'est la chambre de la question; sortons vite.