A l'heure où nous écrivons, la famille Gayant est rentrée dans sa remise; les couverts d'argent, marabouts, cuillers, timbales, pistolets et fusils ont été distribués aux vainqueurs des jeux. La ville, l'une des plus mornes de France, est rentrée dans sa torpeur; l'herbe des rues a redressé ses brins un moment inclinés, et le carillon, renonçant aux fioritures, répète à chaque heure la marche des Puritains.
Bulletin bibliographique.
La Guerre des Vêpres Siciliennes, Ou une Période de l'histoire de la Sicile au XIIIe siècle; par Michèle Amari. Deuxième édition, augmentée et corrigée par l'auteur et enrichie du documents nouveaux. 2 vol. in-8.--Paris, 1843. Baudry. 10 francs.
Cet ouvrage a paru pour la première fois à Palerme, il y a un an, sous ce titre: Une Période de l'histoire de la Sicile au XIIIe siècle. Depuis, l'auteur étant venu à Paris trouve à la Bibliothèque Royale des manuscrits et des livres qui jetaient un jour nouveau sur le grand événement dont il avait entrepris d'écrire l'histoire. En conséquence, ne voulant pas suivre l'exemple de l'abbé Veriot, il a modifié et récrit son travail, qu'il publie aujourd'hui avec un nouveau titre: la Guerre des Vêpres Siciliennes. Dans une courte préface ajoutée à cette seconde édition, M. Michèle Amari énumère les erreurs, graves qu'il a relevées, et il expose en ces termes le sujet, le plan et le but de son livre: «Jean de Procida, animé par l'amour de la patrie et par le désir de venger une offense privée, se propos d'enlever la Sicile à Charles d'Anjou; il l'offrit à Pierre, roi d'Aragon, qui faisait valoir, pour en réclamer la possession, les droits de sa femme. Il conspira avec Pierre, avec le pape, avec l'empereur de Constantinople, avec les barons siciliens: quand tout lut près pour l'explosion, les conjuré, donnèrent le signal; ils massacrèrent les Français et élevèrent Pierre au trône de la Sicile. Telle fut, à peu près, si nous en croyons une opinion généralement accréditée, l'histoire des Vêpres Siciliennes, histoire qui s'arrête toujours au massacre des Français, ou du moins qui ne dépasse jamais l'avènement de Pierre d'Aragon.--Quelques historiens modernes, la plupart ultramontains, ont, il est vrai, exprimé des doutes sur la réalité d'un complot si vaste, si secret et si heureux; mais nul d'entre eux ne se donna la peine d'examiner attentivement les faits; l'erreur prit racine et se développa, et, bien qu'elle ne fut jamais prouvée, la conjuration des Vêpres Siciliennes devint, dans l'opinion publique, un de ces événements dont personne n'ose contester l'authenticité.
Or, M. Michèle Aman essaie de démontrer, à l'aide de documents positifs, que le massacre des Vêpres Siciliennes n'a pas été le résultat d'une conjuration, mais d'une insurrection populaire excitée par la tyrannie insolente et cruelle des Français. «Le peuple sicilien, dit-il, n'était ni accoutume ni déposé à supporter une domination étrangère. Il s'insurgea contre ses oppresseurs, et ce fut à lui et non à l'aristocratie nobiliaire, comme on l'a prétendu à tort, que la Sicile dut cette révolution, qui la sauva, au XIIIe siècle, de la honte, de la servitude, de la misère et d'une ruine complète, et dont les heureux résultats se font encore sentir aujourd'hui.»
Tel est le but, tel est l'esprit de l'important travail de M Michèle Amari. La Storia del Vespro Siciliano, écrite d'un style dont nous louerons surtout la simplicité et la concision,--qualités bien rares chez les Italiens,--est divisée en vingt chapitres. Elle commence à la seconde moitié du XIIe siècle, et se termine aux premières années du siècle suivant.--Dans le chapitre vingtième et dernier, M. Amari résume lui-même en quelques pages les diverses conséquences heureuses ou malheureuses qu'entraîna après elle la terrible insurrection du peuple sicilien. Il nous apprend qual era la Sicilia prima del Vespro, qual ne divenne, qual rimase. Enfin, un appendice intitulé: Exposition et Examen de toutes les autorités historiques sur les Vêpres Siciliennes, et de curieux documents historiques, terminent ces deux volumes qui, si nos espérances se réalisent, promettent à l'Italie un historien distingué.
Deux Mois d'émotions; par madame Louise Colet. 1 vol. in-8.--Paris, 1843. W. Coquebert. 7 Fr. 50.
Madame Louise Colet, l'auteur de plusieurs poèmes couronnés par l'Académie Française, de nombreux recueils de vers, de la Jeunesse de Mirabeau et des Cours brises, habite Paris, mais elle est née en Provence. Souvent, «quand le travail ne l'absorbe pas, sa pensée s'envole vers ce berceau qu'elle aime, vers ces terres où le soleil n'a que des voiles passagers qui se fondent dans ses flots de feu, où le sang bout, où l'âme se réchauffe à la chaleur du sang, et ne connaît pas ces heures froides et inertes, qui sont un avant-goût de la tombe.» Elle est, comme elle l'avoue elle-même, toujours attirée vers ces régions brûlantes. Enfin l'année dernière elle partit; elle alla revoir les lieux où elle est née, où elle a vécu, ou elle désirerait mourir. Elle y passa deux mois entiers, et, pendant son séjour, elle y éprouva de douces et douloureuses émotions. Aujourd'hui elle publie le récit de cette excursion, qui l'a rendue tout à la fois si triste et si heureuse. Ainsi s'explique naturellement le titre étrange et mystérieux de ce volume.
Deux Mois d'émotions se composent de cinq ou six lettres adressées pendant l'absence à diverses personnes. Mais madame Louise Colet ne s'est pas contentée de raconter dans un style élégant et coloré des impressions de voyages ordinaires. Ce n'est pas seulement une touriste d'esprit et de sentiment que nous accompagnons dans d'intéressantes excursions à Lyon, à Avignon, à Nimes, à Arles, à Aix, à Marseille; c'est une poétique fille du Midi, qui vient, après un long exil, revoir sa patrie adorée, rendre un pieux hommage à la tombe de sa mère, et regarder pendant quelques heures, de loin, avec des yeux pleins de larmes, Servannes, le château de son père; car le possesseur actuel, un Belge, «homme sans entrailles et sans intelligence,» lui en refusa l'entrée et lui défendit même d'en approcher. Un moment elle a franchi l'enceinte qu'on lui avait interdit de dépasser; elle court à perdre haleine jusque sous les murs de ce château. Une fenêtre s'est ouverte: c'est celle de la chambre de sa mère; une femme lui apparaît: c'est la soeur du propriétaire; une jeune fille de douze à quatorze ans est auprès d'elle.
«Madame, lui dit madame Louise Colet en tournant vers elle son visage baigné de pleurs, au nom de cette enfant, qui est sans doute la vôtre, laissez-moi revoir une dernière fois la chambre de ma mère.