Quand Richelieu prit possession du Palais-Royal et vint promener son manteau d'écarlate sous ces voûtes décorées par Vouët, Poërson et Philippe de Champagne, les grands actes de la vie du cardinal étaient à peu près accomplis! A peine lui restait-il encore le temps, avant d'en faire la clôture définitive, de jeter bas la tête de Cinq-Mars et de De Thon. Tout était silencieux et tout se courbait sous le sceptre du ministre-roi. La Bastille et l'échafaud avaient débarrassé la scène des acteurs les plus indociles; Montmorency reposait à côté de Chalais et de Marillac; Soissons était enseveli sous les cadavres de la Marfée; d'Épernon se taisait au fond de son gouvernement; Bouillon restait à l'abri de sa citadelle; Lavallette et Beaufort et les principaux mécontents s'étaient réfugiés en Espagne, en Angleterre, en Hollande. L'histoire dramatique du Palais-Royal ne commence véritablement qu'à la régence d'Anne d'Autriche.

Richelieu mort, la régente prend possession du palais échu à la couronne par donation du cardinal fondateur; elle y vient tenant par la main ses deux fils, Louis XIV, roi de cinq ans, et son frère le duc d'Anjou. Avec Anne d'Autriche et le monarque en bourrelet, la tragédie-comédie y fait aussi son entrée. Alors comment un drame original si varié; l'intrigue, les cabales, la galanterie, en sont les acteurs principaux, et les femmes, on les devine, y jouent un grand rôle. Dans cette pièce sans pareille, les soupirs amoureux se mêlent au cri de la révolte, le feu des tendres oeillades au feu de mousqueterie; le bruit du canon interrompt un langoureux quatrain et retarde la rime galante d'un doucereux acrostiche. On s'amuse et l'on se bat, on s'adore et l'on se trahit, on conspire en dansant, on se tue avec des épées ornées de faveurs roses; ceux qui se sont embrassés le matin s'envoient le soir à la Bastille. Des cardinaux se font tribuns; de frêles duchesses chevauchent sur les grandes routes comme de rudes hommes d'armes, allumant la bataille de leur douce voix, et mettant de leurs mains blanches le feu aux poudres. Pour des fantaisies de femmes et des vanités de courtisans, l'incendie est aux quatre coins du royaume. Le sang coule en l'honneur des beaux yeux d'une divinité aux dents de perle et aux prunelles de turquoise A côté de ces folles escapades, le Parlement insurgé, le roi en fuite, le peuple en armes et menaçant: le peuple qui ne plaisante jamais, même dans les guerres pour rire. Des ce temps-là, il semble annoncer, par un sourd et lointain mugissement, que le jour viendra d'une autre bataille: formidable rencontre ou les combattants ne se contenteront plus, comme ici, de quelques volées de canons bourrés de rimes légères, de chansons et de madrigaux.

Pour ce drame de la Fronde, l'unité de lien n'est pas scrupuleusement observée, et l'abbé d'Aubignac y trouverait à redire. Tantôt la comédie se joue à Saint-Germain, aux Halles, à l'hôtel de Retz, à Bordeaux, à la porte Saint-Antoine; mais la scène principale est au Palais-Royal. Là se démêlent et se brouillent les fils de l'intrigue; là naissent les intérêts, là s'agitent les passions: haine, amour, ambition, jalousie, vengeance. Si vous pouviez entendre ce qui s'est dit dans le grand cabinet où la reine manqua d'étrangler le coadjuteur; si vous interrogiez l'écho de la petite chambre grise où se tinrent les intimes conférences de la régente et du Mazarin, et que l'écho vous répondit, quelle curieuse et naïve confidence! quels secrets de politique et d'amour! Les belles indiscrétions que feraient les murs de la salle des bains et de l'oratoire, s'il est vrai, en effet, que les murs ont des oreilles!

Sous Louis XIV, la royauté abandonna le Palais-Royal; il lui fallait Versailles pour étaler à l'aise les anneaux de sa chevelure et les vastes plis de son manteau. Le palais du cardinal sembla bon tout au plus pour le frère du grand roi; Monsieur en prit possession. Avant lui, une pauvre reine détrônée, Henriette d'Angleterre, femme de Charles 1er, l'avait habité. L'auguste mendiante, contrainte de demander des secours et un refuge au Parlement, obtint l'asile du Palais-Royal. Du moins elle n'y manqua pas de feu pendant l'hiver, comme cela lui était arrivé au couvent de Chaillot.

L'émeute populaire, le Parlement, la turbulence féodale, se taisent et s'éclipsent dans les splendeurs monarchiques du règne de Louis XIV. Le Parlement prend l'habit de courtisan; la noblesse quitte les rudes soucis du château crénelé pour les douceurs du petit lever et du jeu du roi; le peuple s'endort pour ne s'éveiller qu'un instant aux funérailles du monarque. A dater de ce moment, l'histoire du Palais-Royal cesse d'être une histoire publique: c'est une chronique de moeurs privées, et rien de plus. Mansard agrandit le palais; Coypel y peint quatorze tableaux représentant les principaux faits de l'énéide. Mais jusqu'à la mort de Louis, le Palais-Royal ne recevra aucune grande confidence politique. Le roi a tout absorbé et contient tout en lui seul. Le frère du roi n'est que son très-humble serviteur et très-fidèle sujet. Il n'a plus de complots à nourrir, ni places fortes à surprendre, ni de cardinaux à poursuivre, et ne prend part aux affaires de l'État qu'en ce qui concerne le menuet et la sarabande. Monsieur danse donc le menuet et donne des fêtes. Une cour galante s'empresse sur les pas de sa femme, de la jeune Henriette; l'aimable femme sourit aux lieux mêmes où sa mère, l'autre Henriette, était venue naguère se réfugier, pauvre, vêtue de deuil, et toute pâle encore de l'échafaud de White-Hall. Cette vie de plaisirs est tout à coup interrompue par la voix qui s'écrie: «Madame se meurt! Madame est morte!» Après quoi, Monsieur oublie Madame et Bossuet, et livre ses élégants boudoirs à une seconde femme, bonne et simple Allemande qui n'affecte ni les grands airs ni le grand ton, et chaque matin, à son déjeuner, se régale tout simplement d'une beurrée, comme elle l'a raconté depuis. Monsieur, qui n'aimait pas la beurrée apparemment, abandonne le Palais-Royal et se réfugie à Saint-Cloud.

A la suite de cette échappée, l'histoire du Palais-Royal n'offre rien de mémorable, et cette stérilité dure plus de vingt ans. Un certain soufflet que la bonne Allemande donna de sa propre main à monseigneur le duc de Chartres, distraction maternelle qu'elle confesse elle-même dans ses mémoires, est à peu près le seul événement qui fasse quelque bruit au Palais-Royal jusqu'à la seconde régence. Alors les peintres, les sculpteurs, les architectes, les décorateurs, font irruption dans les galeries du palais; le régent aime les constructions; le régent est possédé de la passion des arts. Oppenort surcharge les murs d'ornements lourds et bizarres dans le goût du temps. Mais, avec cette autre régence, le Palais-Royal retrouve sa vie active, brillante, voluptueuse, intriguée; l'histoire politique vient de nouveau s'asseoir sous ses voûtes. L'affaire des légitimés, les querelles avec l'Espagne, le système de Law, toutes les aventures de la régence ressuscitent le Palais-Royal. Le Parlement relève la tête et recouvre la voix; le peuple sort de son engourdissement et reprend son rôle de carrefour et de places publiques; car les légèretés et les faiblesses de ses maîtres ont réveille son audace et son vieux sang de frondeur.

Louis XV enleva une seconde fois au Palais-Royal son importance politique. Saint-Cloud et Versailles héritèrent des saintes façons de vivre mises en pratique par la régence. Au spectacle de cette monarchie de moeurs puis que faciles, le Palais-Royal eut des remords et devint sage et pénitent dans la personne du fils et du successeur du régent. Ce nouveau duc d'Orléans s'occupa surtout de lectures ascétiques, et négligea pour la théologie, l'héritage de plaisirs et de galanterie que son père avait recueilli avec soin et singulièrement accru.

Nous voici en 89; pour le coup, la colère du peuple gronde sérieusement et ne badine plus. Le Palais-Royal est un des champs de bataille où il apporte ses agitations et sa curiosité. Les bons bourgeois de Paris, les innocents nouvellistes, les oisifs pacifiques qui venaient lire la Gazette de Leyde à l'ombre de l'arbre de Cracovie et des marronniers centenaires plantés par le cardinal de Richelieu, toute cette nation candide de badauds a fait place à la foule active, inquiète, bruyante; c'est le Paris révolutionnaire qui s'empare de la scène, le Paris jeune, nouveau, plein de sève et de passion. Il envahit le Palais-Royal et y jette, par toutes les rues, ses groupes impatients et ses orateurs plébéiens; c'est du Palais-Royal que s'élève le premier cri républicain; c'est au Palais-Royal que Camille Desmoulins, arrachant une verte feuille aux jeunes tilleuls récemment plantés par le duc d'Orléans, en fait une cocarde et arbore ce signe de l'insurrection. Tant que dura la lutte, le jardin du Palais-Royal fut une espèce de rendez-vous tumultueux de curieux et d'écouteurs aux portes. Les clubs et les sections y dépêchaient leurs émissaires pour épier les impressions populaires et récolter les on dit. Souvent les orateurs et les auditeurs quittaient ces petites conventions en plein vent, éparpillées çà et là sous les arbres, autour des parterres et dans les allées, pour aller se mêler au combat de la journée et courir aux armes.

Depuis, le Palais-Royal continua à servir de quartier-général aux flâneurs et aux fabricants de nouvelles; mais il perdit peu à peu son caractère officiel, et, sous le Directoire, le Consulat et l'Empire, il se fit une autre espèce de renommée Le Palais-Royal devint célèbre par l'audace de ses tripots et l'effronterie de ses déesses. Le vice se promenait le long des galeries et débordait par-dessus les arcades.

Aujourd'hui, l'histoire du Palais-Royal est aussi régulière, et, peu s'en faut, aussi décente que ses parterres symétriques, ses allées sablées avec soin, ses tilleuls rangés au cordeau et scrupuleusement émondés: histoire revue, corrigée par les inspecteurs de police et éclairée au gaz de tous côtés. Ce n'est plus aux princes qu'il faut en demander le chapitre contemporain, mais aux libraires, aux orfèvres, aux bijoutiers, aux restaurateurs, aux modistes et à M. Chevet. L'âge poétique du Palais-Royal est clos: âge du caprice, de la fantaisie et de l'erreur; l'âge de raison est en pleine floraison. Le Palais-Royal tient comptoir, paie patente, monte sa garde à la mairie, additionne ses comptes, et balaie scrupuleusement tous les matins l'avenue de sa boutique.