Quoi! le Palais-Royal tomberait en décadence et se ruinerait tout juste au moment où il est devenu honnête homme! Ce serait là une mauvaise et dangereuse conclusion; il est donc nécessaire d'aviser au péril. Nous souhaitons, quant à nous, un plein succès aux âmes charitables qui s'intéressent à sa décrépitude et pétitionnent pour qu'on étaie ce vieux témoin d'un passé si original et si varié, ce monument de notre luxe, de nos passions et de nos vices.

--Rien de nouveau du reste: la semaine a été d'une stérilité désespérante; c'est à grand'peine que je tire de ma besace les deux maigres anecdotes que voici; à défaut d'autres qualités, elles ont du moins le mérite d'être authentiques.

Un de nos jeunes lions se trouvait l'autre jour au foyer de l'Opéra, je parle du foyer des acteurs. Une douzaine de lionceaux secouaient leur crinière et rugissaient à l'entour. Il était fort question de ces demoiselles du ballet; chacun vantait la sienne et taillait sans miséricorde dans le champ de la voisine. Un des plus étourdis et des plus impertinents s'écria tout à coup: «Et mademoiselle *** (une de nos danseuses en crédit), qu'en dites-vous? vous m'abandonnerez bien celle-là, je pense.--Non pas, dit l'autre; je la trouve charmante.--Allons donc!

--Parole d'honneur.--Quoi! cette horreur! mais elle n'a plus de dents.--Pardon, monsieur, dit un vieux lion, ami particulier de la danseuse, et qui se tenait tapi dans un coin sans qu'on l'aperçut; pardon, vous ne savez pas ce que vous dites: ces demoiselles ont toujours des dents; quand elles n'en ont plus, elles en rachètent!»

--Il y a eu pendant trois ou quatre jours de fréquents conciliabules au bureau de la censure dramatique.--O ciel! est-ce que la sûreté de l'État aurait été mise en péril par quelque drame scélérat? L'insurrection, la république, se seraient-elles présentées audacieusement à MM. les censeurs, cachées sous la peau d'une tragédie ou d'un opéra-comique, comme le loup sous la peau de l'agneau? Quelque vaudeville ou quelque ballet-pantomime aurait-il fait mine de casser les réverbères et de dresser des barricades? Un ballet-pantomime, vous y êtes.--Ah! vraiment; quoi de plus innocent cependant qu'un ballet?

--Un ballet en dit souvent plus qu'on ne pense: la Péri, par exemple!--Eh bien! la Péri?--Vous ne voyez donc pas tout le venin que recèle ce seul mot: la Péri!--Je n'y vois pas la moindre ligue, en vérité.--Aveugle que vous êtes! les factions ne peuvent-elles pas tirer parti de ce titre dangereux? --Comment cela?--Écoutez bien: La Péri (la pairie) va mal, la Péri ne bat que d'une aile, la Péri est boiteuse, la Péri est tombée, la Péri la dansera. Hein! que dites-vous! C'est affreux, en effet, et nous marchons sur un volcan.

L'alarme de la censure, était si grande, que M. Théophile Gautier, l'auteur du ballet, crut prudent de capituler; donc, le premier jour, l'affiche annonça le ballet sous ce titre: Léila ou les péris. Une haute influence étant intervenue dans cette plaisante affaire, le lendemain M. 'Théophile Gautier avait reconquis sa Péri: ce qui ne signifie pas qu'il fût pair de France, quoi qu'en disent les maîtres d'orthographe de la censure.

Au reste, M. Théophile Gautier a du malheur avec ses titres; un autre ballet de sa façon, Giselle ou les Willis. excita, dans son temps, les mêmes inquiétudes, sous prétexte que l'ouvrage présentait le spectacle d'un gouvernement à Willis.

Établissement d'une École des Arts et Métiers à Aix.

L'industrie est le grand fait qui domine notre époque; une longue période de paix a développé dans tous les pays la puissance productive et créé entre les nations, comme entre les diverses classes d'un même peuple, des rapports nouveaux. Le travail et la production, les échanges commerciaux ont pris un développement qui appelle une régularisation intelligente. Le mode d'activité des peuples s'est déplacé; il y a un quart de siècle à peine que l'Europe entière était en feu; la guerre promenait ses ravages au sein des plaines les plus fertiles, dans les cités les plus opulentes, parmi les populations les plus paisibles et les plus laborieuses. La gloire consistait alors à se ruer intrépidement contre les bataillons armés, à disposer sur les champs de bataille des masses innombrables. Aujourd'hui, on ne chante point de Te Deum pour des victoires éclatantes, mais des populations entières se livrent à la joie quand un chemin de fer a relié deux points jusque-là éloignés, quand un canal a établi de nouveaux rapports entre des localités jusque-là inconnues l'une à l'autre, et les grands corps de l'État et les princes eux-mêmes se croient obligés de consacrer ces solennités populaires, ces conquêtes du travail humain.