Quelques heures plus tard, comme il traversait la place du marché pour se rendre à son hôtel à la station du chemin de fer, il eut quelque peine à se frayer un passage au travers de la foule assemblée au pied de l'échafaud! où deux malheureux subissaient la peine de l'exposition; le Parisien leva par hasard les yeux sur l'échafaud; il n'eut pas besoin d'un second coup d'oeil pour reconnaître l'amateur de roses du faubourg de Vivegnis: c'était le bourreau.

Revenons aux roses. La France est par excellence le pays des roses; aucun autre sol, aucun autre climat, n'est aussi favorable que le nôtre à la végétation des rosiers, principalement à celle des rosiers de collection. On sait que les rosiers dont se composent les collections d'amateurs sont greffés à la hauteur d'un mètre environ sur des tiges d'églantier ou rosier sauvage. Ce n'est pas que les rosiers de prix végètent mieux ou donnent des fleurs plus belles que lorsqu'on les élève francs de pied, mais les rosiers ainsi greffés forment plus facilement une tête régulière sur laquelle les roses, également réparties, s'offrent à la vue à la hauteur la plus convenable, pour qu'on puisse les admirer sans être forcé de se baisser. Les rosiers greffés sur églantier ont, en outre, l'avantage de se prêter beaucoup mieux que les buissons de rosiers à l'arrangement régulier d'une collection dans les plates-bandes qui lui sont destinées, sans qu'il en résulte encombrement ni confusion.

Nul autre pays en Europe ne produit d'aussi beaux églantiers que la France. La consommation des églantiers, comme sujets pour recevoir la greffe des roses de choix, paraîtrait fabuleuse à ceux de nos lecteurs qui sont étrangers au commerce de l'horticulture parisienne. Dans un rayon de plus de 50 kilomètres autour de Paris, la race des églantiers sauvages est complètement épuisée: impossible d'en trouver un seul bon à greffer dans les bois et les baies. Les jardiniers fleuristes de Paris sont forcés de les multiplier actuellement par la voie des semis; plusieurs d'entre eux se livrent exclusivement à cette culture, qui leur est fort avantageuse. Des traités spéciaux ont été publiés récemment sur les moyens de multiplier l'églantier destiné à être greffé.

Les Anglais, nos maîtres dans tant d'autres branches de l'horticulture, sont nos tributaires pour les rosiers greffés. C'est que le climat de leur île ne convient point à l'églantier. Cet arbuste, comme tous les rosiers connus, veut un air pur, exempt de vapeurs malsaines: la Grande-Bretagne est constamment enveloppée d'un nuage de fumée de charbon de terre mêlée de brouillard; toute l'habileté des jardiniers anglais échoue contre un tel obstacle; aussi plusieurs roses, entre autres la rose jaune double, n'ont jamais fleuri à l'air libre, ni à Londres ni aux environs, dans un rayon de plusieurs milles. Paris, Rouen et Angers approvisionnent de rosiers greffés les jardins de la Grande-Bretagne.

Bien des livres uni été écrits sur les rosiers; ils apprennent en général peu de chose sur la culture de cet arbuste; ils sont presque entièrement consacrer à discuter la nomenclature et la classification des rosiers, deux choses sur lesquelles personne n'est d'accord; si bien qu'il est fortement question de soumettre le débat à un congrès de jardiniers convoqués tout exprès. Ne riez pas lecteurs, la chose en vaut la peine ce sont des centaines de mille francs que remue tous les ans le commerce des rosiers en France: or, le principal obstacle à ce commerce, c'est la confusion de la nomenclature Il y a tel amateur riche qui ne balancerait pas à donner un prix fort élevé d'une rose annoncée comme nouvelle pour l'ajouter à sa collection, s'il était certain qu'elle fût réellement nouvelle c'est précisément cette certitude qu'il ne peut jamais acquérir, à moins d'avoir vu la rose par lui-même, de passer par conséquent sa vie à voyager, il est donc toujours exposé à recevoir, au lieu de ce qu'il attendait, une rose ancienne déjà connue, et qu'il possédait sous un autre nom.

Donnons maintenant au lecteur une idée non pas des deux mille variétés de roses inscrites dans les catalogues des horticulteurs, mais seulement les grande divisions où elles sont classées. Quelques-unes sont connues de tout le monde et n'ont pas besoin de description: telles sont les cent-feuilles les damas, les provins, les pimprenelles reconnaissables à des caractères généraux bien tranchés.

Dans les premières années de ce siècle, un botaniste anglais apporta de l'Inde les premiers rosiers de ce pays, aujourd'hui répandus dans toute l'Europe sous le nom de rosiers du Bengale. Quelques années plus tard, M. Noisette apporta de l'Amérique du Nord la rose Noisette, qu'il dédiait à son frère l'une des illustrations de l'horticulture parisienne. Nous devons entrer dans quelques détails sur ces deux séries de rosiers étrangers.

Les rosiers du Bengale différent de tous ceux d'Europe en un point essentiel: nos rosiers, pour la plupart ne fleurissent qu'une fois par an, quelques-uns fleurissent deux fois et sont nommés, pour cette raison, rosiers bifères, d'autres, en très petit nombre, fleurissent plusieurs fois pendant la belle saison; tout le monde connaît, dans cette série, la rose de tous les mois. Les rosiers de l'Inde, originaires d'un pays où l'hiver est inconnu, sont ce que les jardiniers nomment perpétuellement remontants; leur végétation n'est jamais interrompue, lorsqu'ils reçoivent dans la serre tempérée une chaleur convenable pendant l'hiver, ils refleurissent toujours, faculté que ne possède aucun rosier d'Europe.

Les rosiers Noisette paraissent avoir été obtenus en Amérique par le croisement des rosiers du Bengale et des rosiers d'Europe.

L'hybridation, conquête récente de l'horticulture moderne en a beaucoup agrandi le domaine; les centaines de sous-variétés dont se composent les collections de rosiers sont des résultats de l'hybridation. Le plus souvent, on se contente, pour croiser les rosiers, de les placer très-près les uns des autres, et d'abandonner les croisements au hasard. En Italie, Fallarési, célèbre horticulteur, obtint une foule de très-belles roses nouvelles en plantant au pied d'un mur les rosiers qu'il voulait croiser; il entrelaçait les unes dans les autres leurs branches palissées sur le treillage de l'espalier, de sorte qu'au moment de la floraison, les roses d'espèce différentes se touchaient pour ainsi dire et ne pouvaient manquer de se croiser Ce procédé est encore actuellement fort en usage.