Cette scène est fort belle; tout y est simplement et noblement exprimé, et l'on s'explique sans peine, en la lisant, que l'Académie Française, au jugement de laquelle il était d'usage, à cette époque, de soumettre les ouvrages destinés à l'Opéra, ait couronné celui-ci, malgré les puérilités du premier acte, et les froides amours de Polynice et d'Ériphile. Heureusement celle-ci disparaît aussitôt qu'Antigone prend possession de la scène.

Au troisième acte, Oedipe est dans le palais de Thésée, qui a recueilli son auguste misère, et Polynice, repentant, vient à ses pieds implorer son pardon. Le vieillard résiste d'abord; il lutte longtemps contre les supplications de son fils, contre les larmes d'Antigone et peut-être contre lui-même, et prononce dans sa colère, une des malédictions que, dans la poétique des Grecs, les dieux prenaient toujours au mot, et qui ne manquaient jamais leur effet. Mais enfin il s'apaise et pardonne, et le ciel désarmé, au moins pour quelque temps, ne s'oppose plus à ce mariage si ardemment désiré par Polynice, mais qui est si indifférent au spectateur, et qui vient refroidir le dénouement, comme il a refroidi l'exposition.

Tout le mérite de l'ouvrage de Guillard est dans le second acte et dans quelques beaux détails du troisième. Ajoutez-y une versification habituellement élégante et une noblesse de langage qui est toujours en rapport avec la sévère majesté du sujet, et vous comprendrez sans peine le succès qu'il obtint à un époque où l'on n'était pas encore blasé sur les effets de la scène, et où les exagérations du drame moderne, son agitation stérile et ses tours de passe-passe n'étaient pas encore inventés..

La musique s'est empreinte du caractère et de la couleur des paroles, et c'est là son principal mérite. Sacchini n'était peut-être, sous beaucoup de rapports, qu'un musicien de second ordre. Ses mélodies n'ont par elles-mêmes rien d'original, rien de piquant. Séparées du vers auquel elles sont adaptées, exécutées par un instrument, elles n'auraient pour la plupart aucune signification, aucune valeur; mais, réunies à la parole elles lui donnent un accent qui en double l'éloquence et en agrandit merveilleusement l'effet. Pris à ce point de vue, Sacchini est réellement un homme de génie Les beautés d'expression qui abondent dans son oeuvre pénètrent l'âme et la remuent si profondément, qu'on ne songe plus à lui reprocher la pâleur de son instrumentation, ni la sagesse un peu froide quelquefois de son harmonie.

Oedipe à Colone a produit peu d'effet à l'Opéra, mais c'est à l'exécution qu'on doit s'en prendre. Les chanteurs d'aujourd'hui n'ont plus le secret de cette musique qui, au lieu de briller par elle-même, s'immole systématiquement à la poésie qui évite l'effet physique avec autant de soin que la musique moderne le recherche, et qui se contente d'intéresser l'intelligence et d'émouvoir le coeur, sans ébranler jamais les nerfs. Le style de Sacchini n'était pas leur fait, et ils l'ont bien prouvé. Et puis de simples chanteurs, quelque talent d'exécution qu'on leur suppose, n'y sauraient suffire, s'ils ne sont en même temps d'habiles acteurs. Mais quittons ce sujet un peu triste. Voici la symphonie qui résonne, voici les blanches filles de l'air qui m'appellent, et Carlotta Grisi qui va s'envoler Je n'ai plus d'oreilles que pour M. Burgouiller, je n'ai plus d'yeux que pour Carlotta Grisi et pour les merveilles de la mythologie orientale.

Léila ou la Péri, ballet fantastique en deux actes, par MM. THÉOPHILE
GAUTHIER et CORALLI, musique de M. BURGMULLER, décorations de MM.
SECHAN, DIETERLI. DESPLÈCHIN, PHILASTRE et CAMBON. ACADÉMIE ROYALE
DE MUSIQUE.

Achmet habite le Caire. Il est jeune, il est riche, et son harem renferme beaucoup plus de femmes que ne lui en accorde la loi du Prophète. Est-ce une raison pour qu'il soit heureux? J'en doute. La richesse n'est pas le bonheur. Combien n'ai-je pas vu en France d'honnêtes gens qui n'avaient qu'une femme et qui se trouvaient déjà trop riches! Qu'eussent-ils dit, bon Dieu! si, au lien d'une femme, ils en avaient eu vingt?

Achmet en a plus de vingt: calculez, si vous le pouvez l'étendue de ses tribulations, vous tous qui savez par expérience ce que c'est que le poids d'un ménage.

A la vérité Achmet ne porte pas tout seul cet énorme fardeau; il a des lieutenants chargés de tous les menus détails de son administration; il a des ministres, pauvres diables pour lesquels la responsabilité n'est pas un vain mot. Roucem est le plus important de ceux-ci, et par conséquent le plus affairé et celui de tous qui a le plus à craindre le mécontentement du maître Si les sens épuisés d'Achmet s'émoussent comme une lame qui a trop servi, si son imagination s'engourdit et s'affaisse, si la régulière beauté de Circassienne lui paraît monotone et froide s'il trouve la Géorgienne trop blanche et la Nubienne trop noire, si toutes, à bout de ruses coquettes et d'artifices voluptueux, ne savent plus ranimer sa fantaisie distraite, c'est à Roucem qu'il s'en prend: «Allons, Roucem, mon ami, je commence à m'ennuyer; prends garde à loi. Ton état est de me divertir; quand je bâille, tu es en faute, et si je suis trop miséricordieux pour te faire couper la tête, à l'exemple du grand Schahabaham, je suis trop juste du moins pour ne pas te décerner, le cas échéant quelque vingtaine de coups de bâton. Aussi il faut voir Roucem au milieu des odalisques confiées à sa direction; comme il s'agite et se démène, et va sans cesse de l'une à l'autre! comme il les excite et les tient en haleine, et, joignant l'exemple au précepte, leur enseigne les secrets les plus mystérieux de l'art de plaire! Triste condition! emploi trop pénible et trop envié, que celui d'amuser un homme qui n'est plus amusable, comme l'écrivait gravement madame de Maintenon.