Académie royale de Musique.--La Péri, ballet
fantastique. 1er acte.--Mademoiselle Carlotta Grisi et Petipa.
En effet, il a beau faire. Achmet s'ennuie, et la belle Nourmahal qui fut longtemps sa favorite, commence elle-même à n'y pouvoir plus rien. Roucem comprend qu'il en est réduit aux remèdes héroïques, et n'hésite pas à les employer.--L'Afrique est vaincue, l'Asie est hors de combat, mais l'Europe nous reste encore; par Mahomet! essayons de l'Europe!--Ommeyl, le marchand d'esclaves arrive tout à point: il lui achète d'un seul coup une Française, une Allemande, une Espagnole et une Écossaise. La Française a des paniers, de la poudre et des mouches: l'Allemande, de longs cheveux dorés qui flottent en tresses brillantes sur ses hanches, épaules, sur son corsage étroit et bariolé, sur sa jupe du bleu le plus tendre; l'Espagnole se fait remarquer par sa basquine et sa mantille, moins noires que ses yeux et sa chevelure; l'Écossaise étale sur sa robe toutes les couleurs de l'arc-en-ciel; c'est d'ailleurs une Écossaise comme on en voit peu: sa taille est petite, sa jambe courte, son oeil brun, ses cheveux noirs. Je soupçonne un peu maître Ommeyl d'avoir fait comme les marchands de vin, et de n'avoir livré au trop confiant Roucem qu'une Écossaise frelatée. Mais, quelque opinion qu'on adopte sur l'authenticité du cru, Achmet évidemment n'aura pas le droit de se plaindre, et ne saurait exiger plus de variété. Vain espoir! Roucem y perd son argent et sa peine. L'Allemande a beau valser devant son nouveau maître, l'Écossaise, vraie ou fausse, a beau déployer son agilité dans une gigue, et la Française dans une gavotte; l'Espagnole a beau étaler dans un boléro ses formes gracieuses et ses poses provoquantes, Achmet les regarde à peine, et continue à s'ennuyer; puis enfin il les congédie toutes, et reste seul. Je me trompe, il s'enferme tête à tête avec sa pipe, cette amie discrète et fidèle des poètes rêveurs et des amoureux en disponibilité.
La chibouque est chargée non de tabac, mais d'opium. Bientôt le narcotique produit son effet: Achmet s'endort de ce sommeil plein de rêves fantastiques que l'opium procure. Heureux Achmet! ce qu'il cherche vainement quand il veille, il le trouve aussitôt qu'il est endormi. Et que cherche-t-il? vous le savez déjà. Un objet qui l'intéresse, un être qu'il puisse aimer. Il n'en existe pas dans ce monde, mais peut-être y en a-t-il dans un autre.
Il y en a. A peine a-t-il les yeux fermés, que l'appartement où il est couché se remplit d'une vapeur mystérieuse, opaque d'abord, mais qui s'éclaircit peu à peu et laisse apercevoir en se dissipant «un espace immense plein d'azur et de soleil (c'est le livret qui parle), une oasis féerique, avec des lacs de cristal, des palmiers d'émeraude, des arbres aux fleurs de pierreries, des montagnes de lapis-lazuli et de nacre de perle, éclairée par une lumière transparente et surnaturelle.»
Ce paysage-là vous paraît-il assez merveilleux? C'est le séjour enchanté des Péris qui, en ce moment même, entourent leur reine de respects et d'hommages. Car les Péris sont soumises au gouvernement monarchique aussi bien que les simples mortels. Cette reine des Péris a lu dans le coeur d'Achmet et s'est dit: «C'est moi qu'il désire et qu'il aime sans me connaître; c'est moi qui suis son rêve, et les femmes terrestres ne sont que son cauchemar.» Comment ne serait-elle pas sensible à une passion aussi involontaire et aussi désintéressée? La tendre Péri quitte son royaume idéal et descend dans le monde réel, suivie de cet essaim de beautés voltigeantes qui forme sa cour. Elle s'approche d'Achmet et se penche sur son front. Il ouvre les yeux, il la regarde, il la reconnaît, quoiqu'il ne l'ait jamais vue; il la reconnaît, et aussitôt il l'aime. Il se lève, la poursuit et cherche à la saisir. Mais une Péri n'est pas plus facile à saisir qu'une hirondelle. Il s'épuise en vains efforts dans cette lutte, mais il y trouve du moins mille charmantes occasions de juger combien une Péri est plus agile qu'une mortelle, combien ses mouvements sont plus gracieux et ses formes plus élégantes.
Je regrette seulement que les Péris réunissent à tant d'attraits un si mauvais caractère. Croirez-vous bien que Léila (c'est le nom harmonieux de la reine des Péris) s'avise tout à coup de prendre Nourmahal pour une rivale, qu'elle exige du faible Achmet qu'il la maltraite, qu'il la chasse, qu'il la vende, et ne lui laisse de repos qu'après qu'il s'est montré méchant et cruel autant qu'elle-même.
Cela du moins est une preuve d'amour qui paraît concluante et dont elle devrait se contenter. Mais la Péri est naturellement défiante, et Léila plus que toute autre Péri, «Qui m'assure, se dit-elle, qu'il m'aime pour moi-même, et que ma puissance et ma couronne ne sont pour rien dans ses désirs?» Ce scrupule lui vient un peu tard; mais que voulez-vous? la logique n'est pas son fort. Elle aurait fait sa philosophie chez les jésuites, qu'elle ne pourrait guère raisonner plus mal, ainsi que vous l'allez voir.
«Il faut, conclut-elle, que je mette ses sentiments à l'épreuve. Devenons une simple femme, et moins encore, une pauvre esclave. S'il m'aime ainsi, je serai bien sûre que c'est moi qu'il aimera.»
Excusez-moi, charmante Léila, mais vous concluez fort mal. S'il aime l'esclave, il sera infidèle à la Péri. Il faut que vous lui supposiez un coeur bien changeant pour imaginer qu'il passe aussi rapidement de l'une à l'autre.
C'est ce qu'il fait pourtant. Il s'enflamme d'un tel amour pour cette nouvelle venue, qu'il en oublie complètement la Péri, et qu'il sacrifie pour elle son repos, sa fortune, sa vie même. Voici comment.