Léila a pris la forme extérieure d'une esclave qui s'est échappée du harem du pacha. Le pacha la réclame. Achmet la refuse, et la cache si bien qu'on ne peut la trouver. On arrête Achmet et on le met en prison.
Léila vient le visiter dans son cachot sous sa forme aérienne. «Abandonne cette esclave, lui dit-elle, et tu en seras récompensé par mon amour et par l'immortalité.--Non, dit Achmet; c'est elle que j'aime, et non pas toi.»--Et Léila, si jalouse naguère de la pauvre Nourmahal, s'en va toute charmée de cette déclaration. Qu'en pensez-vous, madame, vous qui, en ce moment même, tenez l'Illustration entre vos jolis doigts?
Arrive bientôt le pacha lui-même, en grand cafetan rouge, et coiffé d'un turban fait de je ne sais quelle étoffe ou fourrure grise, qui ne ressemble pas mal à une perruque mal poudrée. «Une dernière fois, veux-tu me rendre mon esclave!--Jamais!--Songes-y bien: je te ferai jeter par cette fenêtre, et tu sais que tu n'arriveras pas jusqu'à terre; il y a le long du mur de grands crochets de fer qui t'épargneront la moitié du chemin.--N'est-ce que cela? bagatelle!» dit le courageux Achmet; et il saute de lui-même.
Un moment après, la prison disparaît, le ciel s'ouvre, et l'on aperçoit le paradis musulman, où Achmet vient s'établir accompagné de sa Péri, qui sera désormais sa houri. N'est-ce que l'âme d'Achmet, ou bien Léila lui a-t-elle épargné l'horreur de son supplice abominable? Je n'en sais rien, et l'auteur pas davantage; et vous pouvez choisir le dénouement qui sera le plus de votre goût, satisfaction dont on jouit rarement au bout d'une pièce de théâtre.
La Péri est soeur cadette de la Wili; toutes deux sont filles de la Sylphide et ressemblent beaucoup à leur mère.
Faut-il maintenant tirer de son étui mon affreux scalpel de critique et démontrer qu'il y a dans l'ouvrage nouveau plus d'imagination que de bon sens? que cette imagination même est celle d'un poète fantasque et non d'un poète dramatique? Qu'il ne paraît pas que l'auteur se soit jamais rendu compte des éléments dont se forme l'intérêt scénique, et des moyens par lesquels on le fait naître et grandir? Qu'ayant eu l'inadvertance de placer au commencement du premier acte les tableaux les plus brillants et les plus agréables scènes, il a par cela seul répandu sur tout le reste une froideur qui parfois ressemble presque à de l'ennui? Non. Disséquer une Péri serait peu galant; et d'ailleurs un être aussi aérien trouverait toujours le moyen d'échapper à l'opération.
Je voudrais bien ne pas me brouiller avec les Péris. Comment faire cependant pour dissimuler que M. Coralli me paraît avoir suivi les errements de M. Gautier avec une fidélité un peu trop scrupuleuse, peut-être? qu'il a, lui aussi, jeté tout son feu dès les premières scènes, et n'a pas su garder, comme on dit, une poire pour la soif? Son lever de rideau est charmant. Le pas des châles, la tente mobile formée des cachemires des odalisques, de laquelle sortent les quatre Européennes que Roucem présente à son maître, est une idée ingénieuse fort habilement exécutée. Cela sort presque des banalités chorégraphiques dont on est si prodigue à l'Opéra.
Il y a des détails très-heureux dans le premier tableau ou figurent les Péris, et surtout dans le premier pas de Léila avec Achmet. Cela fait, l'auteur se repose, et son imagination semble complètement épuisée. Le pas de quatre, le pas de trois du second acte ont paru plus que vulgaires. Le pas de l'abeille. dont on attendait tant d'effet, n'en a produit aucun. Ce pas était très-difficile à dessiner; pour y réussir il n'eût pas moins fallu peut-être que l'audace et la merveilleuse habileté d'Henry, cet homme de génie que l'Opéra s'est obstiné à méconnaître, qui eût été sans rival en France, et qui, en Italie a eu l'honneur d'être le rival de Vigan.
Il y a dans Léila deux décorations magnifiques: celle qui représente le séjour fantastique des Péris, dont j'ai donné ci-dessus la description, et celle qui offre au spectateur le Paradis de Mahomet. On comprend néanmoins que dans ces tableaux d'un monde imaginaire la plus grande difficulté que la peinture ait à vaincre se trouve écartée. Elle n'est pas forcée d'imiter exactement la nature; elle peut se dispenser d'être vraie. La troisième décoration, qui représente la ville du Caire vue par les toits, est très-originale; mais il me semble que la lumière y est trop jaune et les ombres trop transparentes. Ce n'est pas là un clair de lune méridional, quelque splendide qu'on le suppose; c'est un beau jour de soleil en Hollande ou en Angleterre.