On est donc en grand souci dans cette peuplade féminine de la Sierra-Nevada: elles s'agitent, elles s'interrogent et toutes prêtent l'oreille du côté où les contrebandiers doivent revenir. Mais partout un silence profond; nul bruit de pas, nul écho favorable ne vient calmer leur inquiétude. Tout à coup le vent apporte les sons douteux d'un chant lointain, puis les sons se grossissent et approchent. O joie! c'est la voix, c'est la chanson connue: «Je suis le contrebandier!» Les voici en effet; ils reviennent pleins de vie et chargés de butin. Alors c'est une grande explosion de plaisir; on se regarde, on se compte, on se reconnaît, on se félicite, on se serre les mains avec passion. Les danses commencent, la cigarette s'allume, la guitare résonne, la castagnette babille; quelle vivacité! quelle ardeur! quelle souplesse! voyez comme ces pieds se meuvent et glissent avec pétulance sur le sol! comme ces bras s'arrondissent! comme ces jambes sautent et frétillent! comme ces corps se renversent, se balancent et se plient! La bouche sourit, l'oeil lance des flammes: dans cette danse, tout est passion, abandon et bonheur. Avisez-vous de lutter avec ces vives et étincelantes Espagnoles, mesdemoiselles de notre Académie royale de Musique, à la jambe roide, au corps guindé, aux petites mines pointues, au regard terne, au sourire de glace.
Cependant le plaisir amène la fatigue, et après la danse il est bon de faire halte et de se reposer. On quitte donc la forêt témoin de ces jeux pétulants, et toute la peuplade va s'abriter sur un tertre de gazon, à l'ombre des rochers; puis, peu à peu, nos bohémiens s'étendent, l'un à côté de l'autre, à la belle étoile, et se laissent aller au sommeil. Mais quand les contrebandiers dorment, les carabiniers veillent. Voyez-vous cet homme qui rôde là-bas? c'est un carabinier en vedette; il a flairé le gibier de contrebande et mis le nez au vent. Le voilà sur la piste, faisant signe à deux ou trois limiers de son espèce; alors tout le bataillon des carabiniers descend des hauteurs à pas de loup; ils avancent, ils arrivent, ils sont au milieu des contrebandiers endormis, et tendent la main pour les saisir; ceux-ci s'éveillent. Il faut les voir debout, en un clin d'oeil, et bondissant comme des chevreaux surpris par le chasseur; ceux-ci fuient, ceux-là tiennent tête; on se pousse, on s'attaque, on se renverse; les stylets brillent et l'escopette va chercher les poitrines. L'affaire menace d'être sanglante: mais je vous l'ai dit, nos contrebandiers sont de bonnes gens et les carabiniers aussi; Zurbano n'est pour rien dans l'histoire: au lieu donc de s'égorger, on finit par se tendre la main: au lieu de se tailler en morceaux, on pince de la guitare et l'on danse un boléro de compagnie: carabiniers et contrebandiers, contrebandiers et carabiniers signent la paix et fraternisent au bruit de la danse et des chansons; c'est un avant-goût de l'harmonie universelle.
Ainsi la pantomime espagnole et le boléro trônent, depuis quelques jours, au théâtre des Variétés, et les amateurs de haut goût applaudissent l'ardente Dolorès, la vive Manuela-Garcia et les deux Camprubi.
La chasse aux Belles Filles n'a pas rencontré la même faveur. C'est en effet un vaudeville fort peu digne de miséricorde, on y danse aussi, mais malheureusement on y parle, et le dialogue y gâte l'entrechat. Il s'agit d'un benêt que sa mère veut marier à toute force. D'abord elle s'adresse à une couturière, mais la couturière fait défaut; de la, l'on passe à la blanchisseuse, puis de la blanchisseuse à une jeune pensionnaire, et de la pensionnaire à une danseuse; partout notre homme est repoussé. Cette chasse au mariage est accompagnée d'une fanfare de quolibets de si mauvais ton et de si mauvais goût, que le parterre des Variétés lui-même a perdu patience. On a cependant nommé pour auteurs responsables MM. Lopes et Laurentin. C'est, à proprement dire, appliquer l'écriteau au front du coupable.
Le Gymnase s'est montré plus honnête et plus retenu. Le petit drame de M. Fournier, intitulé les Deux Soeurs offre des scènes agréables auxquelles le moraliste le plus susceptible n'aurait certainement rien à redire.
Louise et Geneviève sont les deux soeurs dont M. Fournier a mis les innocentes aventures en prose mêlée de vaudevilles. Ce sont deux bonnes et vertueuses filles qui s'aiment bien il travaillent de même. Réduites pour tout palais, à une petite mansarde, elles n'en sont ni moins satisfaites ni moins joyeuses; les heures se passent doucement entre le devoir et l'amitié fraternelle.
En sa qualité d'aînée, Louise a la direction matérielle et morale de l'association: c'est elle qui règle la dépense du petit ménage: c'est elle encore qui donne les conseils et dirige les actions. Pourtant il arrive que Louise est près de s'égarer: son coeur est sur le point de tromper sa raison: un jeune homme indigne d'elle l'occupe et la trouble. Heureusement Geneviève est là; elle veille, elle dépiste le traître, et, à force de dévouement, d'adresse et d'esprit, elle préserve Louise du piège qu'il lui tend. Le ciel récompense les deux soeurs de leur vertu et de leur dévouement en leur envoyant à chacune une bonne part d'héritage et un bon mari. A la bonne heure!
Mais, à peine quittons-nous ces honnêtes filles, que nous retombons dans les mains du diable. Il est vrai que ce diable ne nous damnera pas: c'est un diable fort peu dangereux et ne sentant l'enfer que de bien loin. Il se glisse chez maître Aubriot, esprit faible, qui croit à la nécromancie. A peine y est-il entré, que tout prend une face nouvelle dans la maison dudit maître: ses affaires allaient mal, elles prospèrent; il avait un commis stupide, il lui en arrive un qui n'est qu'imbécile; Aubriot était sans le sou, l'argent lui tombe du ciel tout rôti. Si donc il a affaire au diable, certes c'est à un assez bon diable.
Le diable est tout simplement un amoureux qui joue au compère Aubriot ces tours non pendables, pour le distraire et l'empêcher de mettre obstacle à ses amours; et, en effet, le mariage réussit, et le père Aubriot n'y voit que du feu. Cela s'appelle une bluette agréable.. L'auteur est M. Varner.
Dieu nous garde de vous raconter le vaudeville des Petites Misères de la Vie humaine: cette grande Odyssée n'a-t-elle pas trouvé ses deux poètes? Que dire après Old Nick? Que raconter après Grandville, le compagnon de voyage d'Old Nick dans cette vallée de misères si risibles; Je me tais devant ces deux grands noms, vous renvoyant à leur livre adorable; M. Fournier, libraire-éditeur, se fera un plaisir de vous en ouvrir les trésors à juste prix. Quant au vaudeville en question et à son auteur M. Clairville, ce sont deux nains trottant timidement sur les pas de nos deux géants.