Cette conduite, peu ordinaire aux enfants si pressés de jouir et qui ne connaissent que le présent, la physionomie sérieuse de l'homme que j'avais rencontré avec eux, celle à la fois timide et douloureuse de la mère, auraient dû provoquer de ma part quelques efforts pour connaître cette famille. Le peuple a traduit à sa manière le mot d'un ancien, d'Hésiode, je crois, qui a dit, en plus nobles termes: «Quiconque a bon voisin a bon mâtin.» Moi, j'étais un voisin de grande ville, c'est tout dire. Je m'étais constamment vanté, je m'en accuse maintenant, d'ignorer jusqu'aux noms des locataires de la maison que j'habite depuis douze ans. Je me glorifiais d'être exempt de curiosité, j'aurais pu dire de sympathie. Mes voisins emménageaient, se mariaient, mouraient, se faisaient enterrer, sans que mes habitudes de bonne compagnie me permissent de me réjouir ou de m'affliger avec eux; et, comme s'il n'y avait de relations de voisinage que celles que provoque l'oisiveté et qu'aiguillonne la médisance, je me vantais d'être complètement étranger aux commérages de porte à porte. J'aimais fort à raconter l'histoire d'un de mes amis, jeune homme à la mode, qui se vantait d'avoir appris par la gazette un suicide commis la veille sur son palier; la chose, et j'en rougis, me paraissait du meilleur goût. J'aimais, en passant, à caresser ou à pincer la joue des petits voisins, dont le gracieux enfantillage égayait mes regards; mais chercher à leur être utile, m'enquérir de ce, qui les concernait, fi donc! S'aborder comme on aborde un tribunal, en déclinant son nom, sa parenté, son pays et ses aventures, c'est le fait des héros d'Homère, et je ne me sentais nullement en humeur de renouveler les coutumes grecques.
J'arrivai donc sans rien savoir devant cette couche où s'étaient dévorées tant de larmes que peut-être j'eusse pu essuyer, tant d'angoisses que je pouvais soulager tout au moins. D'abord je ne vis que le moribond renversé en travers de son lit; sa femme s'était vainement efforcée de glisser des oreillers sous les reins du malade; la force avait manqué à celui-ci pour se soutenir, à elle pour le soulever.
Quelque attentif que l'on soit à s'épargner les spectacles douloureux, on n'arrive guère à mon âge sans que la mort ait plus d'une fois attristé vos regards; pourtant jamais je n'avais vu cadavre aussi livide que cet homme, encore respirant et souffrant; ses lèvres étaient bleuâtres; sa peau diaphane, luisante d'une froide sueur, paraissait tendue et collée par la fièvre sur ses os décharnés; ses prunelles vitreuses nageaient dans le vide d'un oeil terne et hagard. Glacé de stupeur, je le contemplais, tandis que sa femme posait à terre l'enfant qu'elle tenait dans ses bras.
«Vite, dit-elle, il étouffe!»
La vivacité de ses mouvements me rappela à moi-même; agissant sous son impulsion, je sus comment prendre le malade, comment le remuer sans blesser ses membres endoloris, sans aigrir ses écorchures. Quand il fut doucement replacé au milieu du lit, que les os saillants de ses genoux et de ses chevilles furent soigneusement enveloppés, que ses épaules étant soutenues par une masse d'oreillers et de paquets, il put aspirer un peu d'air dans sa poitrine sifflante, alors seulement il m'aperçut: cet oeil immobile s'anima comme d'un reflet de pensée, puis son regard se détacha de moi pour se reporter languissamment vers sa femme.
«C'est cet obligeant voisin, le monsieur d'en bas, qui a eu tant de bonté pour Julien et pour Charles, et qui vient de m'aider à te recoucher, mon ami, répondit-elle.»
La direction que prirent alors les yeux du malade me fit apercevoir un vieux guéridon sur lequel se trouvaient une tasse, une assiette ébréchée et quelques débris d'orange. La veille j'avais donné deux de ces fruits aux enfants: je compris que l'orangeade du moribond venait de ce don précaire. Du reste, il ne fallait qu'un regard pour parcourir la mansarde et se convaincre que sur ce lit sans rideaux, toutes les richesses, comme toutes les espérances de la famille, se trouvaient concentrées; ce grabat était encore ce qu'il y avait de moins nu, de plus confortable dans la chambre dépouillée.
Une ride douloureuse se creusa autour des narines de l'homme; il voulait parler. Sa femme se baissa vers lui, et plutôt au geste languissant de la main du malade qu'à ses paroles inarticulées, je devinai un remerciement.
Le genou appuyé sur un vieil escabeau de bois, penché sur ce visage décomposé, j'essayais de murmurer des paroles consolantes, mais les mots expiraient dans ma bouche. Ce n'est pas tout d'abord, et dès qu'on le veut, qu'on trouve l'accent qui soulage, les paroles qu'il faut dire; la timidité gauche et stérile qu'on éprouve en présence du malheur est comme une punition de l'égoïsme qui vous en tenait éloigné; vous n'êtes pas digne de parler à l'affligé: il ne vous connaît pas. Il pourrait vous crier, lui aussi: «Il ose me parler, celui-là qui n'a pas souffert!» Tout lien de fraternité s'est rompu entre votre prospérité et son indigence.
Je sentis donc soulagé en entendant le babil des enfants qui rentraient. Je ne pouvais plus supporter ce silence de mort, interrompu seulement par un bruit de respiration, une sorte de râle dont le retour régulier faisait, de minute en minute, tressaillir la femme. Je n'avais pas le courage de m'éloigner, la laissant seule entre son nourrisson, qui commençait à s'agiter, et son mari à demi évanoui; et cependant assister à ce spectacle sans pouvoir rendre un service, sans savoir quelle parole dire, c'était une torture morale au-dessus de mes forces.