Le malade avait aussi entendu les voix enfantines, auxquelles se mêlèrent aussitôt, les cris du marmot qui se roulait péniblement à terre sur un lambeau de tapis sans que son père l'eût encore aperçu. Le pauvre homme souleva ses deux bras, et, trop faible pour le geste énergique par lequel il semblait repousser quelque chose, il les laissa retomber, tandis qu'une expression d'angoisse parcourait ses traits.
«Sois tranquille! sois tranquille! ils n'entreront pas!» dit sa femme, et, saisissant son nourrisson, elle s'élança hors de la chambre, tirant la porte après elle.
Resté seul avec le moribond, je trouvai encore plus impossible de m'éloigner, et, cherchant de nouveau des paroles consolantes, je murmurai quelques-unes des phrases banales dont on ennuie les malades, protocole aussi indispensable que les fioles, les potions, et toute cette atmosphère nauséabonde qui entoure leur lit de souffrance. Je parlai du temps qui, cette année, éprouvait les santés les plus robustes; de la saison qui s'avançait, promettait d'être belle, et, selon toute probabilité, achèverait de le rétablir. Le sourire quelque peu amer qui fit légèrement trembler la lèvre supérieure du patient m'interrompit. Je sentais qu'il était gauche de répondre à sa pensée en m'arrêtant subitement, et cependant les paroles me manquèrent... Je balbutiai je ne sais quoi.
«Je vois que vous me plaignez, dit enfin le malade avec effort; merci... je suis mieux... je ne souffre pas... peu du moins. La compassion est toujours un baume, et je n'ai rencontré que des coeurs bienveillants.»
Je n'essaierai pas de peindre la sublime résignation que je lus alors sur ce visage souffrant. Pour me comprendre, il faudrait avoir vu quelque chose qui en approchât, et ce n'est pas communément que l'on rencontre une telle quiétude au milieu des angoisses de la pauvreté, de l'abandon et de la mort. Le calme qui se rétablissait sur la figure du malade s'étendit jusqu'à moi. Ce fut de celui que je prétendais consoler qu'émana la consolation. L'accent de cette voix éteinte avait je ne sais quoi de pénétrant, et le sentiment qui succéda aux poignantes émotions que je venais de ressentir n'était pas sans douceur; je commençai, si j'ose le dire, à jouir de la profonde pitié qui m'avait oppressé depuis que j'étais là.
Si je ne pouvais encore lui parler (que dire à celui qui renferme en lui-même ce trésor de paix?), du moins le silence ne me pesait plus; mon esprit se remplissait d'idées, vagues encore, mais graves, à l'aspect de cet homme prêt à sonder le grand mystère, et qui, sur le seuil d'un monde dont il semblait n'avoir senti que les douleurs, sans se plaindre du passé, sans craindre l'avenir, mesurait d'un oeil si calme l'abîme qu'il allait franchir.
«C'est le médecin!» dit alors la voix brisée de la femme. Elle avait ouvert la porte sans qu'on entendit le bruit de la serrure et des gonds, introduisant un individu dont les traits ramassés et le teint vif et frais annonçaient l'humeur joyeuse. Ce gros homme s'approcha du malade, prit sa main et demeura immobile, l'oeil fixé sur ce visage qui semblait appartenir plutôt à un cadavre qu'à un homme vivant.
«Mais vous ne lui tâtez donc pas le pouls? mais vous n'ordonnez donc rien? demanda la femme avec impatience. Il dit bien qu'il est mieux; il n'appelle jamais la nuit, mais...
--Comment appellerais-je? n'es-tu pas toujours là, pauvre femme? murmura le malade, l'interrompant.
--Mais, docteur, ces malheureuses transpirations continuent! Tout à l'heure il était en nage et froid, froid comme le marbre. Dites, ne faut-il pas des sinapismes? des vésicatoires? Mais, dites donc, docteur! dites donc!