«Incomplet! dit-il en observant que je suivais les pages de l'oeil; fort incomplet; mais à moi, cela pourra suffire... Don courage, allons. Quand vous serez sur pied, poursuivit-il en se retournant vers le malade, vous n'aurez pas longtemps à prendre patience; soyez tranquille, j'ai quelque chose en vue pour vous!» Tournant alors en rouleau les papiers et cherchant de l'oeil une ficelle pour les attacher, il quitta la chambre, et je m'assis près de celui que j'étais venu veiller.
Ce fut une nuit longue el pleine d'émotions.
Parfois je m'imaginais qu'il y avait du mieux; la fligure du malade annonçait moins de souffrance; et plusieurs fois je répondis aux regards pleins d'anxiété de sa femme qui, de moment en moment, apparaissait à la porte:
«La potion a réussi. Dormez tranquille, il va assez bien.»
Cependant, quoique calme, il ne s'assoupissait point, ses yeux demeuraient ouverts, et ses paroles, à demi proférées, erraient sur ses lèvres. Il avait oublié qui était là; et j'écoutais, à genoux, près de lui. S'il y a un spectacle auguste au monde, c'est la vue de l'homme qui le quitte, dans la pleine possession de son âme, et prêt au terrible passage.
«Elle! murmura-t-il une fois, pauvre femme! elle agrandi dans la souffrance... le dévouement la soutiendra...--Il y a tant de force dans le sentiment d'un devoir rempli jusqu'au bout!»
A un autre moment il disait:
«Si petits!... mais l'exemple sert aux plus jeunes. Ils auront un père là-haut... Ah! que Dieu ne leur retire pas la misère si elle doit les tremper au bien... Oui, celui qui a lutté est le seul fort.»
Les premiers rayons du matin pénétraient à travers l'étroite croisée, lorsque je l'entendis pousser un soupir. Depuis quelque temps il ne parlait plus, et, croyant qu'il s'était assoupi, j'avais fini moi-même par m'endormir. Ce léger souffle suffit pourtant pour m'éveiller; je me soulevai sur ma chaise, je le regardai. Je ne sais quel sourire, qui n'avait rien d'humain, éclaira un moment ses traits et disparut. Je me penchai sur lui, je le contemplai, j'approchai davantage, j'écoutai... il ne respirait plus.........................
A quoi bon parler à présent de la famille qu'il laissait sans ressource, et qui en trouva dans les remords peut-être de ceux qui l'avaient oubliée, lorsqu'un peu d'aide aurait suffi pour conserver à la femme le compagnon et l'appui de sa vie, aux enfants le guide de la leur.