Santa-Anna doit avoir quarante-cinq ou quarante-six ans; sa taille est élevée, et la maturité de l'âge ne l'a pas encore épaissie. Son teint pâle, ses grands yeux noirs, ses cheveux plus noirs encore bouclant sur un front élevé, impriment à sa personne un air de distinction que ne dément pas une élocution facile et abondante, particulière du reste à tous ceux qui parlent cette belle langue espagnole, si harmonieuse et si riche. Il joint à cette éloquence naturelle l'art de connaître mieux que qui que ce soit les ressorts qu'il faut presser, les fibres qu'il faut attaquer dans le coeur de ses concitoyens, et l'influence de sa parole est irrésistible.

Santa-Anna et son aide-de-camp Arista.

Il apparaît pour la première fois dans l'histoire politique du Mexique en 1821. A cette époque de sa première jeunesse, il commandait un corps d'insurgés, à la tête desquels il s'empare de Vera-Cruz, dont il est nommé gouverneur. Favori de l'empereur Iturbide qu'il avait soutenu de tout son pouvoir, il est cité à comparaître devant lui pour rendre compte d'une insubordination grave. Blessé d'une destitution méritée, mais qu'il n'attendait pas, il revient dans la place qu'il commandait, harangue ses troupes, se soulève contre l'autorité impériale, et déclare le Mexique république indépendante. Un général, envoyé pour le châtier, se joint à lui; les villes de Oajaca, de Guadalajara, de Guanajuato, de Queretaro, de San-Luis-Potosi, de Puebla se soulevèrent également, et un an s'est il peine écoulé depuis l'audacieux défi de Santa-Anna, que l'empereur Iturbide est renversé du trône.

Quelques mois après l'installation de la nouvelle république dont le général Santa-Anna avait été le premier champion, il se révolte aussi le premier contre l'autorité de son congrès.

En 1828, Santa-Anna est encore gouverneur de Vera-Cruz. Un complot a éclaté à Mexico: on le croit complice, et le congrès le rappelle de son commandement: le congrès ne devait pas être obéi plus qu'Iturbide. Loin de se démettre de son autorité, qui ne s'étendait que sur la ville de Vera-Cruz, Santa-Anna, par un de ces coups d'audace qui lui sont familiers, usurpe le commandement de la province entière, rassemble ses fidèles Veracruzanos, bat les troupes qu'on lui oppose, s'avance jusqu'au fort de Perote, et s'en empare. Un décret du sénat déclare Santa-Anna hors la loi, et de nouvelles troupes sont envoyées contre lui.

Santa-Anna pousse la modération jusqu'il ne pas déclarer le sénat hors la loi à son tour, et va commencer une de ces campagnes d'escarmouches dans lesquelles la spontanéité, la brusquerie de ses mouvements le rendent si redoutable; une de ces campagnes de marches et de contre-marches, où la guerre se fait à la manière des Arabes ou des Indiens d'Amérique, par ruse, par surprise, et qui tient à la fois de la guerre et de la chasse.

Là, le costume du général et de l'officier est remplacé par l'équipement du voyageur: une simple veste avec des attentes d'épaulettes, un large chapeau de vigogne, une manga bleue ou violette, de lourdes bottes de cheval, de longs éperons battus par le fourreau d'un sabre droit, tel est le costume de Santa-Anna et de son état-major.

L'officier qui marche à côté du général, l'officier porteur de ces longues moustaches rouges recourbées vers le menton, et qui lui donnent l'air d'un uhlan, c'est le colonel Arista. C'est l'aide-de-camp de Santa-Anna, son bras droit, son confident, le compagnon inséparable de ses dangers, celui que, dans certaine comédie politique, nous verrons lui donner la réplique. Arista est ce que les Mexicains appellent énergiquement «hombre de caballo,» ce qui veut dire que, dans une mêlée, pour éviter un coup de lance, il se couchera sous le ventre, de son cheval et passera outre; ce qui veut dire que, sans mettre pied il terre, il ramassera son épée au plus rapide galop de sa monture, qu'il jettera rudement sur le flanc le taureau dont il aura saisi la queue entre sa selle et la courroie de son étrier.

Les soldats que Santa-Anna commande sont tous de la Tierra-Caliente; ce sont des hommes dont le corps a la couleur et la dureté du bronze florentin, sur lesquels les maringouins ne peuvent plus mordre, la fièvre jaune, n'a plus de prise; des hommes habitués à supporter la faim, la fatigue, qui, sous un soleil brûlant dont les réverbérations tordent et calcinent les entrailles, boivent d'une cigarette, et qui, après douze heures de marche, dînent d'une cigarette. C'est à la tête de ces soldats que Santa-Anna va braver la poursuite de ses ennemis, composés peut-être en grande partie de troupes des zones froides et tempérées, et qui, dans ce cas, laisseront pour traces de leur passage les cadavres des leurs que la soif aura consumés. Il abandonne le fort de Perote, tire à l'est du côté de Téhuacan, Camino-de-Oajaca, arrive dans cette ville et s'y fortifie.