Puis, débusqué par des forces de beaucoup supérieures aux siennes, il se replie dans l'intérieur de la ville, et, de rue en rue, de maison en maison, s'enferme, lui et les siens, dans le couvent de Santo-Domingo. Cet édifice, à peu près comme tous ceux du même genre, est protégé par de hautes et solides murailles crénelées, défendu par une porte massive et plus encore par la sainteté de son métier de couvent. Alors va commencer, non pas un siège, car on n'oserait ni miner, ni saper, ni canonner la maison sainte, mais on va tâcher de forcer par la faim et les privations les hommes que nous venons de dépeindre. Le siège sera long.
Santa-Anna sait à quels ennemis il a affaire; aussi, sans souci du lendemain, ne pensant qu'à la fatigue du moment, il choisit l'endroit le plus frais du couvent pour faire sa sieste; après il avisera aux moyens de défense. Les assiégeants sont moins tranquilles, mais ils doivent aussi, de leur côté, prendre leur chocolat et se reposer, car la nuit est venue. Les Indiens suspendent la nuit leurs attaques, les Mexicains font comme les Indiens.
Le jour revient, la fusillade commence, mais plus meurtrière pour les assaillants et pour les murailles qui protègent les assiégés que pour ces derniers; puis la nuit succède, au jour une fois encore. Le lendemain, les troupes du gouvernement ont la mortification d'entendre le mugissement des boeufs se mêler aux hennissements des chevaux bridés et sellés dans la vaste cour de Santo-Domingo. Le corps fumant de ces animaux, leurs flancs haletants attestent qu'ils ont fait pendant la nuit une course longue et rapide, et les cavaliers, couchés dans leurs grands manteaux, fument insoucieusement.
Tout d'un coup, à un signe muet, chacun est en selle, et, au moment où les assiégeants croient leurs ennemis occupés à se réjouir de leur succès, les portes du couvent s'ouvrent comme pour les processions solennelles; mais, au lieu des bannières de l'église, des chasubles des prêtres, ce sont les banderoles rouges des lanciers, les manteaux jaunes des dragons qu'on voit flatter. Les clochers, au lieu d'être garnis de draperies ondoyantes et de laisser échapper de leurs cages de pierre de joyeux repiques, sont couronnés de soldats aux figures basanées qui font un feu vif et soutenu. Les assiégeants surpris sont culbutés, battus, tandis qu'un détachement de la garnison de Santo-Domingo va s'emparer à leurs yeux d'un couvent voisin, et s'y installe.
Le chef qui commande pour le gouvernement s'aperçoit de la faute qu'il a commise en dédaignant d'occuper ce couvent, dont les clochers lui auraient servi à inquiéter les assiégés; il se promet, à la première occasion, de réparer son imprudence, et prend judicieusement une autre position, car il est entre deux feux. Plusieurs jours se passent, comme les premiers, entre les fusillades, les repos et les sorties, pendant lesquels Santa-Anna attend un de ces heureux hasards qui l'ont toujours si merveilleusement servi et que la Providence semble lui réserver; de son côté, le chef des assiégeants avise au moyen de s'emparer du couvent qu'il ambitionne.
Au moment où il y réfléchit en se promenant avec son aide-de-camp, les yeux fixés sur l'édifice qu'il convoite, il s'écrie:
«Mais, je ne me trompe pas, D. Cayetano, par Maria santisima, au lieu de ces maudits soldats si agiles à nous fusiller il y a trois jours, j'aperçois les moines sur les clochers; ces diables de Pintos se seront rejoints au général.
--Si, señor, répond l'aide-de-camp; ils n'étaient pas assez nombreux pour se diviser ainsi.»
En effet, on voyait les capuchons et les longs frocs des moines se détacher sur la blancheur des tours, et on entendit un moment après les cloches retentir sous leurs coups, comme si ceux qui les frappaient à bras raccourcis voulaient célébrer la délivrance de la maison sainte et réparer le temps perdu.
Un moine, entre autres, dépassant ses camarades de toute la tête, semblait y mettre plus d'ardeur qu'eux tous, et dans son enthousiasme, son capuchon rabattu laisse de temps à autre pointer deux grandes moustaches d'un rouge vif, mais que la hauteur rend invisibles.