Mais il est bon, cependant, de ne pas laisser passer inaperçus un anniversaires qui rappellent les grands mouvements des sociétés modernes.. Quand tout est calme autour de nous, quand la paix favorise le développement des arts et du travail, quand l'ordre, l'ordre public du moins, règne dans nos villes, il n'est pas sans intérêt d'évoquer le souvenir de ces luttes passionnées, et de faire servir les enseignements qui en surgissent au progrès de la masse populaire; car c'est elle qui porte le fardeau de ces grandes crises révolutionnaires, elle qui décide du succès, elle qui a l'héroïsme, le courage et rarement le profit
Il faut, du reste, faire la part des illusions et ne pas être trop exigeant envers la révolution de Juillet, ni lui demander plus qu'elle ne peut, qu'elle ne doit donner.
Elle a été le premier développement, le premier acte, si l'on veut, de la révolution de 1789, qui en fut l'admirable et terrible prologue. Le peuple, qui jusque-là n'avait compté pour rien dans les affaires publiques, s'y rua alors avec impétuosité. Le Tiers-État qui, suivant l'expression de Sieyès, «n'était rien et devait être tout,» eut son jour enfin. Mais à ce mouvement désordonné succéda une ère plus calme. Contenus par la main ferme, par la volonté hardie de Bonaparte, ces éléments, dont désormais il n'était plus permis de ne pas tenir compte, rentrèrent dans l'ordre.
Le peuple avait pris date; mais ses aînés, les bourgeois émancipés en 1789, devaient passer les premiers. Puissante par ses doctrines, par ses travaux, son influence, ses richesses, ses talents, la bourgeoisie, après les essais de l'Empire et de la Restauration, devait arriver la première au pouvoir. La révolution de Juillet eut pour objet principal son avènement, et les classes inférieures, les cadets du peuple, dressèrent sur le pavois cette bourgeoisie dont ils étaient tiers et qui sortait de leurs rangs.
Nous ne nous rendions pas compte de cela en 1830. Ardente et crédule jeunesse que nous étions, nous pensions que tout était fini quand tout commençait à peine, nous prenions le premier acte pour le dénouement. Cette bataille, si bravement gagnée par le peuple, sous l'inspiration et au profit de la bourgeoisie, n'était qu'un héroïque épisode de l'immense épopée. Comment donc nous étonner que ses résultats n'aient pas été en harmonie avec nos espérances.
On a reproché beaucoup de présomption, beaucoup de fautes à la bourgeoisie. On l'a accusée d'avoir oublié, comme tout parvenu, sa populaire origine; mais elle a fait du moins une grande chose qui prouve que si elle a pu méconnaître le peuple, elle a eu du moins un sentiment profond du premier, du plus indispensable de ses besoins, celui de la paix. Elle a acheté ce bienfait suprême (malheureusement en courbant la tête, et au prix de sa propre dignité bien souvent); mais la paix n'en a pas moins permis le développement des grands travaux industriels, nouveaux champs de bataille qui ne répandent plus la terreur et la mort, mais la fécondité et la vie; d'où l'ouvrier ne sort pas encore, il est vrai, honoré, glorieux, sûr que l'État le protégera, veillera sur lui, et, au besoin, assurera un asile honorable à sa vieillesse, mais où il marche avec un sentiment plus élevé de son indépendance et de sa dignité.
Si la bourgeoisie a borné sa politique au maintien de la paix, si elle n'a presque rien fait directement pour l'amélioration du sort des classes inférieures, celles-ci ont fait elles-mêmes de courageux efforts, et aujourd'hui il se forme à la tête du peuple, immédiatement au-dessous de la bourgeoisie, une classe nouvelle, intelligente, laborieuse, active, qui se prépare à stipuler un jour pour les intérêts des classes ouvrières, comme les députés de la Constituante stipulèrent, en 1789 pour les droits de l'homme et du citoyen.
Loin de s'opposer à ce progrès calme et pacifique de la démocratie, espérons que la bourgeoisie, instruite par sa propre expérience, le servira au contraire, en préparant les institutions que le peuple a le droit d'attendre d'elle; qu'elle facilitera et encouragera plus efficacement son instruction; qu'elle développera et perfectionnera les créations utiles; qu'elle honorera le travail et les travailleurs; qu'elle se conduira enfin en aînée intelligente et bonne, et fermera ainsi pour toujours le gouffre des révolutions.
Cette année, ainsi que l'année dernière, les réjouissances officielles sont supprimées. Le souvenir de la mort du duc d'Orléans est trop récent encore pour qu'on ait cru devoir autoriser ces fêtes officielles que les gouvernements se transmettent avec une fidélité si rare, et dont un de nos collaborateurs a récemment raconté les banales merveilles.
Nous n'avons donc pas à suivre aujourd'hui la foule dans la poussière des Champs-Elysée. Ne vaut-il pas mieux, en effet, se joindre par la pensée au deuil de tant de familles attristées? Ne vaut-il pas mieux parcourir silencieusement la grande ville, et évoquer le souvenir de ses jours glorieux? L'émotion qu'éveillent le Louvre, le Carrousel, les Tuileries, l'Hôtel-de-ville, ne vaut-elle pas bien les émotions du feu d'artifice ou du théâtre en plein air du carré Marigny? La tombe modeste de Farey, de ce bon et héroïque jeune homme, «mort pour les lois,» ne fait-elle pas à elle seule revivre le souvenir de cette jeunesse d'élite, si ardente, si généreuse, de ce peuple entier suivant avec amour l'uniforme de nos écoles?