Voici la colonne de Juillet! mais n'essayez pas de lire les noms inscrits sur le bronze; entrez plutôt avec nous sous les vastes caveaux ou dorment tant de braves: ne vous semble-t-il pas que de ces voûtes humides, de ces froids cercueils, sortent de populaires enseignements? Là, en effet, ce sont les morts victorieux; mais leurs adversaires, mais ceux que le pouvoir royal avait armés pour sa défense, les vaincus, n'étaient-ils pas du peuple aussi, n'étaient-ils pas les frères de ceux qui dorment sous ces caveaux sombres? Oh! ne nous le dissimulons pas! c'est en cela que les révolutions, quelque légitimes, quelque glorieuses qu'elles soient, ont un côté si profondément triste! Vainqueurs et vaincus, c'est le peuple qui fournit tous les morts; c'est lui qui souffre de l'interruption des travaux; c'est toujours lui que les partis, longtemps encore après le combat, poussent sur la place publique au-devant des baïonnettes du pouvoir ou sous le glaive de la justice.

Monument élevé à la mémoire de
Georges Fracy, place du Carrousel.

Puisqu'une circonstance douloureuse fait, depuis deux ans, supprimer les fêtes publiques dont l'anniversaire de Juillet était l'occasion, nous ferons des voeux pour que l'autorité continue à laisser dans l'ombre de vieilles habitudes, qui ne sont dignes ni du parti vainqueur dont elles ont pour objet de perpétuer le triomphe, ni du peuple, que les fêtes nationales devraient instruire et ennoblir.

Déjà une heureuse modification a été introduite: à ces horribles distributions jetées publiquement en pâture au peuple, comme une pâtée à des animaux immondes, à cet ignoble et dégradant usage ont succédé des distributions mieux ordonnées, plus régulières, moins sauvages surtout, faites dans chaque arrondissement, dans chaque ville de France, aux familles nécessiteuses. Certes, ce n'est là une fête ni pour ceux qui donnent ni pour ceux qui reçoivent cette aumône publique; c'est au contraire la constatation officielle d'une des plaies les plus douloureuses de notre état social, le paupérisme. Mais il est bon qu'au milieu même de ses joies, au milieu de ses plus beaux souvenirs, la société se trouve ainsi en présence du plus grand de ses devoirs, celui d'assurer à tous ses membres valides le droit de vivre en travaillant. Savez-vous rien de plus triste que le spectacle de ces malheureux affamés, de ces visages hâves et maigris, attendant un jour de réjouissance nationale pour recevoir un pain et quelques grossiers aliments? Oh! ce n'est pas ainsi que nous la guérirons cette plaie affreuse qui s'élargit de jour en jour!

Galerie souterraine des tombeaux sous la Colonne de Juillet.

Demandez à l'Angleterre si sa taxe des pauvres, de plus en plus insuffisante, a remédié à ce mal qui la ronge. La charité publique, la vraie charité, ne consiste pas à donner une aumône toujours précaire, qui humilie et avilit la main qui la reçoit; la charité, c'est l'amour de Dieu, l'amour des hommes; et vous qui gouvernes, les nations, songez que vous ne serez, sûrs de votre pouvoir, que vous ne serez les véritables chefs du peuple que quand vous convierez les derniers de ses enfants au travail, qui fait vivre et honore, et non à l'aumône, qui empêche à peine de mourir de faim et qui dégrade!

Anniversaire des fêtes de Juillet.--Distributions de secours par les bureaux de charité.