C'est Julie, c'est une mère. Elle a vu croître et grandir en vain deux fils, espoir de sa vieillesse. L'un d'eux est déjà perdu pour elle; c'est l'exilé toujours présent à son coeur. Il souffre errant dans les vallées désertes; il s'est arraché de l'Italie le jour où il la vit, s'abandonnant elle-même, tomber au-dessous de ses destins.

Quel adieu plein de larmes ce fut pour Julie! Et maintenant la malheureuse tremble pour son autre fils, qu'un billet sorti de

l'urne peut lui ravir. Quoi! Charles pourrait devenir soldat? Il porterait la blanche livrée de l'odieux étranger? Il ceindrait une épée qu'aurait forgée l'Autrichien?

Et déjà, avec le terrible génie de la douleur, la triste mère, anticipant le temps, va au-devant d'un jour qui n'est pas encore. Elle suit le son des trompettes guerrières; elle arrive dans une plaine au pied des Alpes, et de la montagne, elle voit s'abattre, comme une légion de vautours, une armée étrangère.

Mais d'autres drapeaux, d'autres guerriers arrivent par d'autres sentiers; et ceux-ci sont venus pour couper le chemin aux premiers. D'un côté, ou crie: Italie! sauvons la patrie opprimée! De l'autre, ou jure de la maintenir sous le joug. Les deux armées tirent l'épée.

Un furieux s'élance hors des rangs de l'armée de droite; un autre sort de l'armée de gauche, il assaille le premier à coups d'épée sans même songer à parer les coups qui lui sont portés. Blessés tous deux à la fois, tous deux laissent échapper un blasphème. Quels gestes, quelles voix! La malheureuse frémit; d'un oeil épouvanté elle envisage ces terribles adversaires. Hélas! ce sont les deux fils auxquels elle a donne le jour.

Cependant l'imagination de Julie cesse de lui dépeindre les horreurs de ce champ de bataille abhorré, et, plus déchiré encore, son coeur revient à la terrible réalité. Le sang coule plus rapide dans ses veines brûlantes; les sorts sont lires de l'urne fatale: que va-t-il advenir de Charles?

Les numéros sont tour à tour tirés par la main des jeunes gens; un impassible surveillant préside au tirage; c'est lui qui lit les noms; c'est sa voix, organe du destin, qui proclamera les sept que doit choisir le sort. Personne n'ose remuer, on n'entend plus une seule parole dans cette foule tout à l'heure encore si bruyante; curieuse et stupéfaite, elle a hâte d'entendre les noms; elle écoute d'une oreille attentive.

Julie regarde son fils avec terreur, et jamais son oeil fixé sur lui n'indiqua tant d'amour. O angoisse! on prononce un nom... ce n'est pas celui de Charles. On en dit un autre... ce n'est pas le sien non plus; et déjà le cinquième est nomme sans que Charles ait été condamné.

On appelle le sixième. C'est le fils d'une autre; une autre mère pleure sur lui. Ah! sans doute, elles étaient vaines les craintes de Julie, et semblable au frais zéphyr qui ranime le malade, une douce voix lui crie au fond du coeur que sa prière a trouvé grâce devant Dieu.