Sa confiance s'accroit: un long soupir soulage l'oppression de son coeur. C'est avec moins de terreur que Julie écoute la lecture du septième billet... Hélas! on l'a nommé... c'est son fils!... Demain, obéissant honteusement à l'ordre d'un soldat étranger, elle le verra partir l'aigle au front.»

Nous regrettons de ne pouvoir insérer ici les Fantaisies, pièce de plus de sept cents vers. Hélas! ces fantaisies ne sont pas celles de l'amour qu'ont si souvent célébré les Italiens anciens et modernes: ce sont les rêveries tristes ou riantes qui viennent à l'exilé, rêveries toujours amères par le sentiment du malheur de la pairie, de son abaissement.

Berchet, auquel le peu que nous venons de citer suffirait à assurer un rang distingué parmi les poètes de tous les pays, et qui, dans la douce Italie, se distingue particulièrement par la force et l'énergie. Berchet est encore prosateur distingué, et parmi ses écrits en ce genre, on cite particulièrement des morceaux de critique littéraire hautement recommandables. Ajoutons à tous ces titres à notre sympathie que la France semble être le pays d'adoption du noble exilé, qui, après avoir parcouru une partie de l'Europe, est revenu à plusieurs reprises reposer sa tête sur cette terre qui, nous le disons avec orgueil, fut toujours l'asile chéri et assuré de toutes les grandes infortunes.

Les Demoiselles de Saint-Cyr, comédie en cinq actes et en prose, de M. Alexandre Dumas (Théâtre-Français).--Lénore, drame en cinq actes, de MM. Cogniard frères (Théâtre de la Porte-Saint-Martin).--Madame Barbe-Bleue, vaudeville, de MM. Lockroy et Choquart (Théâtre du Vaudeville).--Francesca, comédie-vaudeville, de M. Philippe Hart (Gymnase-Dramatique).

Il faut oublier madame de Maintenon, la chaste règle de Saint-Cyr et l'austérité des derniers temps de la cour de Louis XIV: tout cela n'a rien à faire ici. Ce n'est pas de vraisemblance et de vérité que M. Alexandre Dumas s'inquiète: peu lui importe de compromettre le nom de madame de Maintenon dans une aventure gaillarde; peu lui importe encore de jeter aux échos de Saint-Cyr; des plaisanteries et des quolibets qui les auraient fait frissonner de peur; ce que veut M. Alexandre Dumas, c'est faire rire avant tout, c'est avoir un succès; quant aux moyens, il paraît en faire bon marché. Mais, au moins, M. Alexandre Dumas a-t-il réussi? a-t-il touché au but qu'il cherchait, d'amuser sans trop se soucier du comment ni du pourquoi? Oui et non. Les trois premiers actes ont excité la curiosité, les deux derniers l'ont attiédie, et peu à peu le rire, qui avait éclaté assez franchement au début, s'est converti en je ne sais quelle résignation silencieuse qui ressemblait plutôt à un excès de patience qu'à un accès de plaisir.

L'ouvrage de M. Dumas appartient d'ailleurs à cette espèce de comédie de hasard et de fantaisie qui a cours aujourd'hui, au grand préjudice de la vraie comédie, de la comédie de moeurs et de caractère, cela ne peint rien, cela n'apprend rien, cela n'ouvre pas une minute l'esprit à la réflexion, le coeur à une émotion un peu relevée el un peu nourrissante. Ce sont des faits, des quiproquos, des mots qui voltigent et courent ça et là, sans qu'on en devine bien l'utilité ni la raison; on ne sait guère d'où cela vient, où cela va, à quoi cela ressemble; mais enfin, si le mot est vif, si la scène est leste, on se laisse étourdir un instant, on sourit on va même jusqu'à ne pas trop s'ennuyer, puis on quitte ce spectacle sans avoir la moindre envie d'y revenir. Voila le malheur et le châtiment de ces pièces en l'air; vous les avez vues une fois, c'est assez, c'est plus qu'il n'en faut; car ce qu'on y trouve et ce qu'on peut en garder, Dieu le sait!

Nous sommes donc à Saint-Cyr, dans le Saint-Cyr de madame de Maintenon, vers les dernières années de Louis XIV. Un vicomte de Saint-Hérem, espèce de Lovelace en raccourci, a vu mademoiselle de Meiran à Saint-Cyr pendant une représentation d'Esther. En devenir amoureux et songer à la séduire, tout cela est l'affaire d'un instant pour le vicomte; il s'introduit à Saint-Or par ruse et par escalade, menant un certain sieur Achille de Bouloi avec lui. Ce M. de Bouloi est un original, un plaisant, une espèce de Turlupin qui doit servir de paravent au vicomte et l'aider dans ses manoeuvres; et en effet, tandis que Saint-Hérem explique sa passion à mademoiselle de Meiran qui l'écoute avec la plus grande indulgence, de Bouloi occupe, pour opérer une diversion, mademoiselle Charlotte, amie de mademoiselle de Meiran. Mademoiselle Charlotte n'est pas moins docile, aux propos amoureux que mademoiselle de Meiran, et les affaires vont si vite et si bien, qu'on s'arrête à un projet d'enlèvement. Malheureusement ou heureusement, madame de Maintenon a été avertie du complot; les gens du roi arrivent au moment capital, saisissent M. le vicomte et son aide-de-camp, et les envoient tous deux à la Bastille.

Le scandale est grand, il faut l'expier. Nos deux conquérants, bien et dûment enfermés sous les verrous, se trouvent placés, par l'ordre du roi, dans l'alternative que voici; «Ou vous épouserez ces demoiselles, ou vous resterez en prison.» Il se décident à épouser; le double mariage s'accomplit: de Bouloi et Saint-Hérem recouvrent la liberté.

Mais avec leur liberté ils ont sur le coeur une grande rancune. Saint-Hérem, qui voulait bien de mademoiselle de Meiran pour se distraire, n'est que médiocrement satisfait de l'avoir pour femme; sa vanité de séducteur est d'ailleurs irritée d'être tombée si gauchement et si brusquement dans la prose du mariage. Quant à de Bouloi, il avait un autre mariage en vue, et mademoiselle Charlotte a tout renversé. Et puis tous deux sont furieux d'avoir été contraints par la force. L'un déclare donc à sa femme qu'on a bien pu le marier avec elle, mais qu'il ne sera jamais son mari, et l'autre fait la même déclaration à mademoiselle Charlotte; après quoi, ils quittent Paris, ils quittent leurs femmes, ils quittent la France, et passent en Espagne à la suite du duc d'Anjou.