Les autres se contenteront de savoir comment se débattit cette nuit-là un pauvre lieutenant, qui pour la première fois de sa vie entendait siffler les balles.
Nous fûmes divisés en trois colonnes. Ma compagnie appartenait à celle de droite, qui, ayant pour mission l'attaque dont j'ai parlé, devait arriver jusqu'aux fossés par le lit fangeux du vieux canal. Dès le premier pas, je me sentis enfoncer un peu plus haut que les genoux dans une espèce de glu très-infecte, et dans laquelle chaque effort pour m'en retirer semblait me plonger plus avant. Cet obstacle-là n'était pas dans mes prévisions, et je regardai autour de moi comment mes camarades se tiraient d'affaire. Les uns penchaient à droite, c'étaient ceux qui s'escrimaient de la jambe gauche; les autres à gauche, c'étaient ceux qui voulaient débarrasser la jambe droite. Tous étaient plus ou moins empêtrés. Dans un gâchis pareil, la marche en bon ordre était impossible; les régiments se mêlaient, les officiers se séparaient de leurs soldats. On se poussait, on s'accrochait. Quelques pauvres diables, mal inspirés pour le choix de leur route, s'en allaient dans une fondrière, où ils disparaissaient petit à petit en piétinant. Lorsque leur tête effarée ne marquait plus l'endroit mortel, leurs camarades arrivaient, et, sans les voir, foulaient aux pieds ces cadavres qui servaient de fascines. Le silence, néanmoins, n'avait pas été rompu.
Tout à coup,--était-ce trahison, appel de mourant, querelle d'ivrogne?--un cri part de nos derniers rangs. Le général Skerret, auprès duquel je me trouvais en ce moment, y répond par une exclamation de fureur, et à la minute même, les écluses sont levées, des masses d'eau tombent à grand bruit dans le canal, une fusée s'élève des remparts; puis tout un feu d'artifice éclate, une lumière blafarde se répand sur nous et permet aux canonniers français de nous envoyer quelques volées. Tirées en toute hâte et au hasard, elles ne firent pourtant pas grand mal.
Pendant un moment, la grande affaire fut de résister à l'effort des eaux. J'étais heureusement à portée d'un grand bloc de glace à forme plate, et dont le tranchant s'enfonçait dans la vase. Je m'y cramponnai pour résister au premier élan des flots, et, moitié nageant, moitié prenant pied, je gagnai ensuite la terre ferme. Là nous avions encore le fossé à traverser sans autre ressource qu'une forte palissade qui, partant de l'angle d'un bastion, le coupait dans toute sa largeur. Sans la fièvre qui commençait à battre autour de mes tempes, je ne sais comment je me serais tiré de cette difficile gymnastique. On s'aidait de quelques échelles de siège, on grimpait sur les épaules les uns des autres, on tombait en jurant, on se relevait de même, les soldais haletaient et criaient comme un limier qui rêve. Un colonel montrait aux premiers arrivants, qui ne l'écoutaient pas, une porte située à notre droite (Waterport-Gate), et ordonnait vainement qu'on allât baisser un pont-levis de ce côté. Voyant son autorité méconnue, il prit par le bras le premier officier qui passa près de lui; c'était moi. Je finis par comprendre ce qu'il voulait, et lui promis de faire mon possible pour lui obéir.
Pas de résistance sur les remparts. Une fausse attaque appelait, ailleurs la plus grande partie de la garnison. Les Français, en petit nombre sur ce point et pris à l'improviste, couraient s'enfermer dans les maisons de la ville, et de là, nous fusillaient sans merci. À la tête d'une vingtaine de soldats, rassemblés au hasard, j'allai vers la porte indiquée. Ce n'était qu'une palissade assez mince, mais traversée par une barre de fer épaisse d'environ trois pouces. Sans instruments, nous fîmes pour l'enfoncer plusieurs tentatives perdues, et cependant les balles arrivaient de toutes parts; les soldats tombaient un à un. Enfin, pour dernier effort, nous reculons de quelques pas, tous ensemble, et tous ensemble nous nous jetons à corps perdu sur la maudite porte. Cela réussit; la barre de fer se rompît tout au milieu comme si elle eût été de verre.
Restait le pont-levis à faire tomber; opération plus délicate, mais pour laquelle nous avions plus de temps et de sécurité, les coups de fusil ne nous arrivant plus aussi directement. Il était fixé à un seul de ses montants par une serrure que nous essayions de forcer à l'aide d'une baïonnette. Après en avoir cassé deux on trois sans résultat, nous employâmes une hache, que l'on nous apporta du bastion déjà occupé par nos troupes, à couper dans le bois même du montant la portion où la serrure était encastrée. Ceci fait, j'eus la gloire de prendre moi-même la chaîne du pont-levis, dont je dirigeai la chute.
Le colonel dont j'exécutais l'ordre arriva justement alors et me demanda mon nom, ajoutant qu'il s'en souviendrait. Le sien était Muller. Il est mort à Ceylan de la fièvre jaune.
A ce moment, on entendait distinctement une vive fusillade engagée de l'autre côté de la ville. Je pensai que ma compagnie était par là, et supposant que l'intérieur devait être libre, je me précipitai comme un véritable étourdi, suivi seulement de deux soldats, dans les rues désertes. Je n'avais pas fait trois cents pas que j'étais complètement égaré. Regardant de tous côtes, je ne vis qu'une créature humaine dont je pusse espérer quelque renseignement; c'était une jeune, femme, assez jolie, pâle et en désordre, aux écoutes derrière la porte entr'ouverte d'une espèce de boutique.
Notre conversation fut très-courte.
«Les Anglais? lui dis-je en hollandais.