--Comment? me demanda-t-elle.
--Les Anglais? répétai-je, voyant que je parlais à une Française.
--Par là, répondit-elle sans hésiter, en me montrant l'extrémité de la rue.
--Bonne nuit!» Et je lui serrai la main, ne doutant pas qu'elle n'eut dit vrai.
En effet, aux clartés de la lune qui venait de se lever, j'aperçus les uniformes des Royal-Scots sur les remparts. Ils venaient d'être chassés d'un des bastions et tenaient bon dans celui qui leur restait. Le capitaine Guthrie, du 35e, qui était à la tête de ce détachement, ne savait du reste quel parti prendre, et déplorait l'absence du général Skerret, blessé tout récemment et prisonnier des Français.
Le feu était vif d'un bastion à l'autre: plusieurs blessés, tant des ennemis que des nôtres, restaient étendus sur le rempart. Un officier, atteint au bras, se promenait derrière nous d'un air mécontent, et disait: «Voilà ce qu'on appelle la gloire!» Cette philosophie me parut inopportune.
Notre position n'avait rien d'agréable. Un amas de billots de bois trouvés sur le rempart, et disposés en travers de la gorge du bastion, formait bien une sorte de parapet d'où nos gens pouvaient tirer, et deux pièces de vingt-quatre, prises à l'ennemi, faisaient bon service du haut des plates-formes; mais les Français avaient l'avantage du nombre, trois pièces de campagne, qui nous faisaient beaucoup de mal, et un moulin à vent élevé sur leur bastion, d'où ils nous canardaient fort commodément. De temps en temps ils faisaient une sortie pour nous déloger; alors, et dès que leurs cris nous avertissaient de ce projet, nous les recevions avec de la mitraille; de plus, un détachement courait à leur rencontre et les ramenait en désordre.
Vers deux heures du matin, la fusillade, jusqu'alors continue, eut des intervalles qui duraient quelquefois une demi-heure. Ils me donnèrent le loisir de m'apercevoir que je grelottais sous mes habits mouillés et sous l'air glacial de la nuit; d'ailleurs, épuisé de fatigue, je me laissai tomber plutôt que je ne m'étendis derrière le parapet qui nous protégeait. Quelques autres officiers vinrent se coucher à mes côtés, et d'instinct, on se rapprochait pour avoir moins froid. Je tombai alors dans une sorte de sommeil éveillé, d'un effet bizarre, où mon imagination ressassait tout ce qui venait de se passer avec une telle force d'illusion, que la mousqueterie recommença sans troubler mon rêve. Les coups de fusil, les cris, les imprécations, tout ce que j'entendais enfin, de près ou de loin, et très-distinctement, me semblait retentir dans ma mémoire, non à mes oreilles; et je ne sais ce qui m'aurait arraché à ce profond engourdissement, si tout à coup la terre n'avait tremblé sous moi tandis qu'une vive et subite clarté me brûlait les yeux. Un craquement général suivit, comme si la ville entière eût été sur te point de s'écrouler. C'était le magasin à poudre qui sautait; avec lui nous perdions tout le service de notre petite artillerie.
Il fallut bien se relever et tenir tête à de nouvelles attaques; le découragement s'emparait de nous: plus de vingt hommes étaient, allés demander du secours, pas un n'avait reparu. Ils étaient interceptés sans aucun doute. Aucun bruit de guerre ne nous arrivait d'ailleurs, et il était trop évident que nous allions avoir toute la garnison sur les bras.
Nous tînmes pourtant jusqu'à l'aurore: il fallut bien alors nous apercevoir et de nos pertes et de l'inutilité de notre résistance. Rassemblée derrière ce parapet improvisé, nous nous comptions lentement du regard, ne voyant guère ce qui pouvait nous sauver. Un vieil officier fit remarquer que le rempart n'était point large, et que les Français ne pourraient tirer grand avantage de leur supériorité numérique: mais il achevait à peine cette consolante réflexion, mal entendue à travers le bruit, qu'une décharge terrible vint le démentir. Pendant qu'une vive fusillade détournait notre attention, une partie des ennemis, longeant le pied des remparts, étaient venus occuper le côté opposé de notre bastion. Pris ainsi entre deux feux, il fallait nous résoudre à la retraite. Je me retournai vers le capitaine Guthrie, que je vis, les bras étendus devant lui, battre l'air de ses mains égarées. Une balle venait de lui crever les deux yeux. M'Dougal, dont j'ai parlé, ce lieutenant que la perspective de la mort faisait pleurer sur un navire, et qui s'était battu toute la nuit en vrai lion, M'Dougal gisait à terre, étourdi par une blessure au front. Le commandement me revenait, à moi, le plus jeune et le plus inexpérimenté de tous. Terrible responsabilité, savez-vous!