Sans être bien certain que la porte par laquelle nous étions entrés fût encore ouverte, j'essayai d'y mener ma petite troupe, encore en bon ordre. Guthrie, placé entre deux soldais, et guidé par eux, poussait à chaque pas d'involontaires gémissements; les ennemis nous accompagnaient d'un feu soutenu. Nous laissions derrière nous un sanglant sillage de morts et de blessés.

Pour comble de malheur, je n'avais pas calculé que l'embouchure du havre, maintenant rempli d'eau, était entre nous et Waterport-Gate. Une fois au bord de cette espèce de canal, encaissé dans de hautes murailles en brique, il ne fallut pas longtemps pour me rendre compte de notre situation à ce coup désespéré. Il n'y avait pas trois partis à prendre cernés, comme nous l'étions: à moins de nous rendre purement et simplement prisonniers, il fallait, sans balancer, sauter dans ce bassin, ou flottaient çà et là quelques gros blocs de glace, et gagner comme nous pourrions un petit bâtiment ponté hollandais, amarré par une grosse corde au bord opposé. Tandis que j'essayais de calculer froidement cette chance suprême, deux ou trois cris, et le bruit d'autant de corps précipités dans l'eau, me firent retourner brusquement. C'étaient quelques-uns de nos soldats qui, littéralement devenus fous, se jetaient, sans lâcher leurs armes, dans le bassin fatal. Plusieurs autres suivirent cet exemple insensé. Guthrie, abandonné par ses guides, et ne sachant où se diriger, allait aussi tomber dans l'eau, lorsque j'arrivai assez à temps pour le retenir. Le prenant à bras-le-corps, je le terrassai sans peine, et quand il fut à terre;

«Ne bougez pas, lui dis-je; il y va de la vie.

Puis, voyant qu'il serait inutile de donner des ordres à des gens dont la tête était perdue, je n'avisai plus qu'au moyen de fuir.

Il y avait, le long des murailles qui bordent le canal, une espèce de charpente composée d'une poutre transversale soutenue à ses extrémités et à son milieu par d'autres soliveaux disposés en piliers, le tout destiné, je crois, à préserver le mur du frottement des navires, et s'élevant à neuf ou dix pieds environ au-dessus de l'eau. Comment j'y descends, à reculons, en m'accrochant des mains et des pieds aux saillies du mur, mon épée entre les dents, au grand détriment de mes genoux meurtris et déchirés, c'est ce qu'il ne faudrait pas me demander. Le plus certain, c'est qu'arrivé sur cette plate-forme étroite, je passai mon épée dans mon ceinturon,--le fourreau était depuis longtemps à tous les diables,--et avisant un glaçon d'assez belle dimension qui flottait au-dessous de moi, je m'y élançai à corps perdu, très-assuré de la résistance qu'allait m'offrir ce radeau improvisé. Mais je manquai mon coup, et fis assez désagréablement le plongeon jusqu'au fond du bassin. Bien m'en prit alors de savoir nager, car, lorsque je revins à la surface de l'eau, il me fallut atteindre en plusieurs brassées le glaçon qui me fuyait. Ma grosse capote, complètement trempée, compliquait singulièrement cette opération; mais ce qui me parut le plus horrible,--une fois cramponné tant bien que mal à ce glissant objet.--ce fut d'avoir à lutter contre les malheureux qui, déjà submergés, s'accrochaient à moi pour sortir de l'eau. Il était assez évident que je ne pouvais les sauver; il était non moins démontré que leurs étreintes désespérées n'allaient à rien moins qu'à me faire noyer, et cependant, allez, c'est un vain souvenir que celui des coups de pied au moyen desquels je me débarrassais d'eux. Ceux-là surtout dont le regard suppliant avait rencontré le mien, dont la voix étouffée avait frappé mon oreille, il était affreux de les voir disparaître à jamais sous le flot mortel.

Je n'étais pas le seul en possession d'un morceau de glace. Une douzaine au moins de nos gens jouaient la même partie que moi; mais quelques-uns étaient blessés, d'autres saisis par le froid de l'eau: ceux-ci lâchaient prise l'un après l'autre, tantôt avec un blasphème désespéré, tantôt avec des soupirs gémissants dont l'intonation funèbre a quelque chose d'inimitable; plaintes et râle tout à la fois, qu'on n'oublie plus quand on les a une seule fois entendus.

Il vint un moment ou je fus à mon tour saisi du plus complet découragement. Je ne sentais plus mes doigts; un nuage de sang passait devant mes yeux; ma poitrine oppressée me refusait le souffle, et la tête inclinée en arrière, j'allais succomber, lorsqu'une voix amie me rappela au sentiment de l'existence.

«Courage, Moodie!... Au vaisseau, que diable!... Si j'arrive avant vous, comptez sur moi.»

Le nageur qui parlait ainsi me repoussa d'un coup d'épaule, et gagna les devants sans que je l'eusse pu reconnaître.

J'arrivai enfin près du vaisseau.