--Eh! eh! répliquait le voisin en clignant de l'oeil, ce n'est pas d'hier que la tante s'entend avec le neveu.»

Alors on commençait à réciter la chronique scandaleuse, on se conta et les affronts que se renvoyaient mutuellement Isabelle et son mari. En effet Luchino, sans la moindre vergogne, venait un peu en arrière, entouré de ses fils naturels, Lorestino, Borsio et Bruzio dont nous avons parlé, tous deux nés de différentes mères.

Luchino était fils du grand Matteo, qui, après l'archevêque Ottone Visconti, avait, par valeurs et par brigues, obtenu la seigneurie de Milan avec le titre de vicaire de l'empire, de capitaine et de défendeur de la liberté. Galéas avait succédé à Matteo dans le commandement; à Galéas son fils Azone. A la mort de celui-ci, Luchino, le 17 août de l'année précédente, avait été reconnu seigneur par l'assemblée Générale des Milanais; mais comme on se défiait d'une jeunesse indomptée qui s'était consumée en aventures de libertin, on lui avait associé son frère Giovanni, évêque suzerain de Novare. Comment le peuple, connaissant les défauts de ce prince, l'avait-il élu de préférence, ou n'avait-il pas rétabli la liberté? Ce serait mal connaître le génie populaire que de s'en étonner. Arrivé au pouvoir, Luchino, usant d'astuce et d'autorité, élimina bientôt son frère.. qui, prêtre, bon catholique et désireux de jouir en paix des avantages de sa richesse et de sa belle mine, se déchargea volontiers des affaire publiques.

Luchino était abondamment pourvu de ce courage militaire qui peut accompagner tous les vices et s'unir même à l'infamie. Avare de promesses, intrépide à les tenir, prompt à prendre une résolution et prompt également à l'exécution, il augmenta son empire qu'il ne laissa point morceler. Il ne sentit jamais de bienveillance que pour ses bâtards. Il ne sut pas pardonner, jamais il ne se confia à l'homme qu'il avait une fois offensé. Pour dissimuler la haine ou la vengeance, pour suivre sa proie à travers de longs détours, pour consommer une iniquité sous les hypocrites semblants de la justice qu'aucuns égalèrent parmi les seigneurs de sa race, et il y en eut pourtant de tristement remarquables par cette odieuse habileté. On le louait justement d'avoir délivré le pays des voleurs qui l'infestaient, d'avoir refréné les violences de ses feudataires, pesé au même poids Guelfes et Gibelins, et frappé d'un égal impôt le populaire et la noblesse. Mais, pour ce qui le regardait en propre, il n'appelait justice que son intérêt. A-t-il manqué d'imitateurs ou de modèles? Sa politique était simple: se conserver à tout prix. Trouvait-il opportun d'encourager le commerce et les arts, il les favorisait; la guerre lui convenait-elle mieux, il la déclarait, insouciant du sang et des larmes qu'elle allait coûter. Selon ce qu'il croyait le plus utile à ses vues, il protégeait les arts et la poésie, ou il dressait pour les artistes et les poètes des gibets et emplissait les geôles. Il se considérait comme un conducteur de bêtes sauvages, qui, sous peine d'être dévoré par elles, doit sans cesse les tenir sous le coup du châtiment et leur faire sentir qu'il est nécessaire à leur existence; aussi voulait-il apparaître aux bons, c'est-à-dire aux peureux, comme l'unique auteur de la félicité publique. A l'égard des méchants, c'est-à-dire de ceux qui auraient osé, contrôler ses actes, il exagérait par calcul son naturel féroce et dissimulé. Espions, juges achetés, soldats, faisaient de temps en temps d'éclatants exemples. Accusations, emprisonnements, exécutions, tout apprenait à la foule l'oubli des franchises dont elle avait joui; tout lui enseignait à croire que le commandement est l'unique devoir des princes, l'obéissance l'unique droit des sujets.

Les moyens violents n'étaient pas toujours ceux que Luchino aimait à mettre en oeuvre, et il semble que les Milanais ou ne comprenaient pas, ou trouvaient agréable cette partie de sa tactique qui consistait à les dompter par la corruption. A la populace, fêtes, danses, tavernes, mauvais lieux; aux jeunes nobles, dont les manières sévères et réfléchies lui faisaient ombrage, il donnait, dans sa cour, les exemples et les facilités de la débauche, afin que, voyant les routes de la gloire et des honneurs fermées derrière eux, ils livrassent à la jouissance et aux plaisirs la fleur de leur vie. On rapporte que cette voie était celle qui menait Luchino le plus promptement et le plus sûrement à son but.

La conscience criait encore en lui; mais, à l'aide des pratiques dévotes, il en étouffait la voix ou l'éludait. Chaque jour il récitait ou il entendait l'office de la Vierge. Souvent ses chiens étaient admis à sa table; mais souvent aussi il y admettait des vieillards et des mendiants, qu'il servait lui-même avec tout le faste d'une fausse humilité. Jamais il ne mangeait que des mets de carême le samedi et les jours prescrits. Il établi! le tarif des funérailles, et de graves punitions furent prononcées contre les médecins qui visiteraient trois fois un malade sans faire venir le confesseur.

Les ambassadeurs et les poètes lui répétaient sans cesse qu'il avait tout l'amour de ses sujets. Ou peut juger s'il les croyait à la cotte de mailles qu'il ne dépouillait jamais, aux doubles gardes qui environnaient sa demeure, aux énormes dogues qui ne le quittaient pas, en quelque lieu qu'il allât. Ceux-ci, du moins, pourvu qu'ils mangeassent, n'étaient pas suspects de désirer un changement de gouvernement.

Toutefois, à voir les démonstrations qui l'accueillaient sur son passage, on aurait pu prendre Luchino pour le père de son peuple, et toutes ces acclamations n'étaient pas dictées par une lâche flatterie. Il n'est pas de gouvernement, si détestable qu'il soit, dont quelque classe ne tire profit. Les Lombards, à cette époque, traversaient un âge de turbulence interne, où la liberté, achetée au prix du sang et des plus généreux efforts, était allée se perdant à travers les discordes civiles, les fureurs des factions et les ruses des puissants. Fatigués de cette continuelle tempête, où le peuple risquait tout sans rien gagner, ils voyaient, d'un bon oeil un gouvernement énergique qui mettait un frein à toutes les ambitions. La foule donnait le nom de paix à la commune servitude; ceux qu'elle enrichissait la nommaient liberté! En outre, Luchino n'admettait guère aux emplois que des citoyens de Milan; six mille d'entre eux vivaient du trésor public. Pendant la disette qui pesait sur le pays, quarante mille indigents furent nourris aux dépens de la ville, de la ville et non du prince; mais le peuple est toujours prêt à renvoyer à ses maîtres les responsabilité des biens ou des maux qu'il éprouve.