Quant aux nobles, le vertige les avait, saisis lorsqu'ils étaient aux affaires publiques. Chacun se préférait à la patrie; pourvu qu'il fût libre, il ne se souciait pas des franchises communes. Que leur était la gloire au prix de leur intérêt, la vertu au prix de la vie? Alors ils cueillaient les fruits dont ils avaient jeté la semence. Ceux à qui l'état de la cité était insupportable, et qui désespéraient de relever leur pays de l'abaissement, ou bien vivaient dans le repos d'une paix contrainte, ou cherchaient un refuge dans les pays étrangers. Ils laissaient ainsi un plus libre champ de la cupidité des citoyens qui voulaient s'élever non plus dans le gouvernement de leur pays, mais dans les charges de la cour, réservant à celui-là seul dont ils recevaient de l'éclat et des récompenses les services qu'ils auraient dû consacrer à l'utilité de tous.
Soupçonneux ou jaloux, Luchino avait retiré sa faveur à tous ceux qui sous Azone avaient atteint l'apogée de leur fortune. Désireux de s'entourer d'une troupe docile à ses inspirations, il avait appelé auprès de lui les compagnons de ses débauches juvéniles, prêts à faire tout ce qu'il voudrait, et même à se porter au pire. Dans le cortège que nous décrivons, il était facile de distinguer les favoris et les disgraciés. Les premiers entouraient le prince, se mêlaient de temps en temps à sa conversation; ils se reconnaissaient à l'orgueil avec lequel ils étalaient la magnificence de leur bassesse, à leur affectation à ne se réunir qu'entre eux, et aux grâces badines qu'ils déployaient en faisant caracoler leurs fringants coursiers. Les autres se tenaient au dernier rang, taciturnes ou échangeant à grand'peine quelques mots d'une voix craintive et voilée. Le peuple supposait naturellement dans les favoris du prince tout le sens, la valeur et la prudence dont les disgraciés étaient dépourvus à ses yeux; il saluait les premiers et assimilait les autres à des hérétiques et à des excommuniés. Contenue par la figure rébarbative de l'Allemand Sfolcada Melik, capitaine des gardes du corps de Luchino, la foule, regardant en dessous le museau barbu du gendarme, criait: «Vive le Visconti! vive la vipère! (2)»
[Note 2: On sait que les armes des Visconti étaient une vipère tenant un enfant à demi enfoncé dans sa gueule.]
Sans distinguer les grands ni les petits, un bouffon galopait à travers le cortège. Cette race pullulait alors dans les cours, mais surtout dans la Milanaise, qui consacrait trente mille florins par an à les entretenir: excellent emploi des deniers publics! Ils remplissaient l'office que remplissent quelquefois les poètes et toujours les flatteurs: aduler le prince, faire rire à leurs propres dépens, et cacher sous l'agrément d'un bon mot toute l'horreur d'un crime. Toutefois, comme il n'est rien de si mauvais en ce monde qu'il ne s'y trouve quelque mélange de bien, ils risquaient quelquefois, au milieu de leurs lazzis, des vérités hardies qui, sans eux, n'auraient jamais frappé les oreilles des grands.
Grillincervello, c'était le nom du bouffon de Luchino, couvrait sa tête rasée d'un bonnet blanc conique, surmonté d'un cimier écarlate simulant une crête de coq; ses chausses et son pourpoint de toile, larges et mal façonnés, étaient surchargés d'énormes boulons et d'anneaux sonores. A la main, il tenait un bâton qui portait à l'un de ses bouts une tête de fou avec des oreilles d'âne. Deux raves lui servaient d'éperons, fabrique de Pavie, disait-il, avec lesquels il excitait l'ardeur d'un fougueux destrier de Barlassine (autre phrase à son usage) tout bardé de rubans et de sonnettes. La bouche sans cesse tirée par un rire mêlé d'idiotisme et de malignité, les yeux louches et éraillés, il sautillait de çà, de là, tantôt donnant la chasse aux porcs et aux poules qui couraient librement par les rues, tantôt barrant le passage à tout venant, et lâchant à celui-là un bon mot, à cet autre une injure. Tout en marmottant à l'oreille de Melik quelques phrases d'un mauvais jargon tudesque, il lui tirait ces imposantes moustaches; et pendant que celui-ci, sans compromettre sa gravité, s'apprêtait à le corriger avec le plat de son sabre, le bouffon était déjà bien loin. Matteo Salvatico, auteur de l'Opus pandectarum médicinae, le meilleur traité sur les vertus des simples, chevauchait dans tout l'appareil des médecins d'alors, vêtu d'un habit de pourpre, les mains chargées de bagues précieuses et des éperons d'or à ses brodequins. Le fou, faisant à la monture de Matteo un geste intraduisible, disait au médecin: «Tâte-lui le pouls.» Puis, se dirigeant vers l'astrologue Alandon del Nero, autre meuble indispensable d'une cour à cette époque, il lui donnait un grand coup sur la nuque, pendant qu'il était absorbé, dans ses profonds calculs, et lui disait: «Les étoiles ne t'ont pas appris celui-là.»
Luchino l'entendait et souriait. Il venait à peine de laisser derrière lui le palais qu'il avait élevé pour en faire sa demeure particulière, en face de Saint-Georges; il pénétrait lentement la foule, qui, près de l'église de Saint-Ambroise-in-Solariolo, affluait au marché, on, comme on disait, à la Balla du laitage et des huiles, lorsque ses regards s'arrêtèrent sur la terrasse en saillie d'une tour située à l'angle de la rue qui conduit à Saint-Alexandre, et sur une jeune femme qui s'y tenait. C'était Marguerite Pusterla. Elle était aussi du sang des Visconti et cousine du prince, mais elle ne lui ressemblait en rien. Ce n'était pas pour satisfaire au caprice d'une curiosité de femme qu'elle venait regarder la marche du cortège, mais pour y reconnaître son mari, Franciscolo Pusterla, un des vainqueurs de la joute, comme nous l'avons dit, et qui se tenait au dernier rang, parmi les mécontents. La noble dame, aussi belle que doit l'être l'héroïne d'un roman, dirigeait sur le parapet de la terrasse les pas d'un enfant d'environ cinq ans, et de sa main blanche lui indiquait au loin un cavalier magnifiquement vêtu et monté. À cette vue, l'enfant sautant de joie entre les bras maternels s'écriait: «Mon père! mon père!» et, avec l'élan ingénu de l'enfance, tendait vers lui ses petites mains. Absorbée dans cet épisode de famille, qui était tout pour elle, Marguerite ne songeait ni aux acclamations de la foule, ni à la pompe du cortège, ni aux yeux qui admiraient ses charmes, ni à Luchino lui-même, bien qu'il eût ralenti le pas en arrivant près du balcon, et que, jaloux d'attirer sur lui les regards de Marguerite, il eût fait piaffer et caracoler le superbe étalon blanc qu'il chevauchait.
Ces manoeuvres furent vaines, et un nuage de dépit passa sur son rude visage, Ramengo de Casale, un de ces courtisans toujours disposés à seconder toutes les passions des princes, s'approcha, en s'inclinant avec un respect adulateur; il s'écria: «Si on veut trouver de la grandeur dans un homme, de la beauté dans une femme, il faut les chercher dans la maison des Visconti.»
Luchino, insensible à cette bouffée d'encens, lui répondit, en homme habitué aux plus basses flatteries: «Soit; mais il paraît que notre nom commun n'est pas d'un grand prix aux yeux de cette belle; et toujours est-il que vous tous ensemble vous n'avez pas su embellir nos réunions de sa présence.
--Je le confesse, répliqua Ramengo. Son humeur est aussi orgueilleuse et sauvage que sa beauté est pleine d'éclat et de charme; mais plus la victoire est difficile, plus il y a de gloire à la remporter; et quelle rigueur ne s'évanouirait devant le soupir d'un prince!»
Le bouffon arriva alors en sautillant; il rit sardoniquement au nez du flatteur, en fit autant à Luchino, et lui dit en se remuant de manière à faire tinter toutes ses clochettes; «Ne l'écoute pas, maître. Lèche-toi les barbes; ce n'est pas là morceau pour les dents.