--Et pourquoi non, misérable?» Ces mots échappèrent au dépit de Luchino.

«Parce que non,» répéta le maraud en touchant sa monture; et en un clin d'oeil il disparut. Cependant Luchino, sourd aux plaisanteries des courtisans et aux vivat du peuple, avançait toujours avec lenteur, et de temps en temps se tournait vers la belle Pusterla. Les regards de Marguerite ne quittaient pas son mari, qui s'avançait en compagnie d'un page et d'un moine venus à pied à sa rencontre, et s'entretenait avec eux. Gestes, regards, langage, tout était de feu dans le jeune pape. Le visage de l'autre, animé d'une gravité douce, révélait une lutte profonde entre l'emportement des passions et la constance de la volonté; son front, prompt à se couvrir de rides, ses joues amaigries et creusées, ses lèvres contractées, tous ses traits étaient empreints du sceau que l'infortune impose à ses victimes, comme pour leur donner la consolation de se reconnaître entre elles et de pouvoir s'allier pour la combattre en commun.

Les regards choquants du prince, et l'affectation qu'il mettait à se retourner n'échappèrent point à Pusterla. Il n'adressa que ces mots à ses compagnons, frappés comme lui de ce spectacle: «Vous voyez!

--Je vois, répondit le moine en baissant les yeux et dans l'attitude, d'un homme habitué aux graves pensées.

--Misérable! s'écria le page; et des étincelles jaillissaient de ses yeux; ceci comble la mesure! Mais que ne faut-il pas attendre d'un tyrau? Oh! que Milan ne peut il compter cent hommes animés de ma résolution! Et vous seigneur Francesco, quand vous résoudrez-vous à proclamer hautement votre nom, et à finir d'un seul coup le commun opprobre et l'esclavage de la patrie?»

Du geste et de la voix, Franciscolo Pusterla imposait silence à Alpinolo, ainsi se nommait le jeune homme, pendant que le frère, avec la tranquillité habituelle aux personnes qui vivent en elles-mêmes, disait; «Il ne reste qu'un parti à prendre pour les mécontents: qu'ils se séparent des méchants, et que, sans s'effrayer de l'oubli de leurs concitoyens, ils cherchent dans le noble bonheur des affections domestiques la paix de la conscience et la sécurité de leur honneur. C'est ce qu'à su faire ton beau-père Uberto Visconti; c'est l'exemple que tu devrais imiter; tout t'annonce que l'heure en a sonné. Avec le trésor que lu possèdes en Marguerite, est-il un coin de terre si reculé, une solitude si abandonnée, dont tu ne puisses faire un paradis ici-bas?»

La voix du moine s'était animée en parlant ainsi, et le rouge monta à ses joues. Il sembla s'en apercevoir, et baissant la tête, il fit silence; mais Franciscolo, peu convaincu par le langage de son ami; «Oui, Buonvicino, disait-il, la retraite est le songe de mes veilles. Mais quoi! qu'est-ce qu'un homme lorsqu'il a quitté la scène de la politique? Combien je paraîtrais dégénéré de mes ancêtres, toujours si appliqués au gouvernement de leur pays! Tant que le pouvoir fut aux mains d'Azone, tu sais si j'ai cessé de travailler au bien de la cité; tu sais avec quels égards pleins de délicatesse j'en usai avec Luchino, bien qu'il fût en querelle avec son oncle. J'espérais qu'arrivé à son tour à la souveraineté, il me saurait bon gré de ma conduite, me compterait parmi ses amis, et qu'ainsi je pourrais le conduire dans la voie du bien public. On a vu le fruit de ces ménagements. A peine en possession du trône que nous avons tant contribué à lui assurer, non-seulement il a oublié nos récents services, mais il nous a fait un crime des anciens; il nous a tous écartés. Il s'est entouré de gens nouveaux de race plébéienne, aveugles conseillers insensés flatteurs, pestes de cour, dont je voudrais être à mille lieues, si l'espoir ne me tenait encore au coeur de redevenir utile à ma famille et à mes concitoyens.»

Alpinolo applaudissait à ce langage hardi. Frère Buonvicino, comprenant que sous le manteau du bien public se cachaient l'ambition et un naturel qui, habitué à ne trouver de jouissances que dans les orages de la vie, mettait au même rang le calme et la mort, aurait facilement rétorqué les spécieux arguments de son ami; mais aurait-il pu réveiller dans son âme quelque honte virile, capable de le ramener à des idées plus saines? Accoutumé à voir avec indulgence les faiblesses humaines, pour ne point être conduit à les mépriser, il suivit Pusterla sans rien dire jusqu'à la place du Dôme, où ils se séparèrent.

Au lieu où s'élève aujourd'hui le palais royal siégeaient alors les intendants de l'approvisionnement, et c'est devant leur demeure que se tenait chaque semaine le marché des habits. L'emplacement occupé maintenant par le Dôme s'appelait la place aux Harangues, parce que c'est là que, sous le gouvernement républicain, les citoyens se réunissaient pour prononcer ou pour entendre les discours qui intéressaient le bien public. Sur cette place, luttèrent longtemps le sincère patriotisme du petit nombre et l'ambitieux égoïsme de la majorité. Là, naquirent les factions qui déchirèrent la patrie, jusqu'à ce que, rassasiés de tempêtes, les Milanais remissent le pouvoir suprême aux mains des Forriani, puis des Visconti. Nous avons dit que l'archevêque Ottone fut le premier seigneur de cette famille. Mateo le Grand son fils Galéas ensuite, et cet Axone dont nous avons eu plusieurs fois occasion de parler, furent ses successeurs. Ce dernier, attentif à déguiser la servitude, avait soigneusement pourvu à l'embellissement des édifices de la cité; le palais dans lequel Luchino entrait en ce moment comme dans sa royale demeure avait surtout été orné avec un goût merveilleux. C'était une tour à plusieurs étages, avec chambres, salles, corridors, bains et jardins. De nombreux appartements à doubles fenêtres s'étendaient au rez-de-chaussée, avec riches portières, profusion d'or et de telles richesses que c'était éblouissant à voir. On y remarquait une vaste volière en fil de fer, où voltigeaient des oiseaux de toutes les espèces. Il n'y manquait pas même une ménagerie d'ours, de babouins et d'autres bêtes sauvages, parmi lesquelles ou comptait une autruche et un lion. Je dois aussi parler des peintures dont chaque suite était ornée; d'un petit lac dans lequel quatre lions vomissaient un flot continu, et qui représentait le port de Carthage rempli de vaisseaux armés pour la guerre punique; enfin de la chapelle enrichie d'ornements de la valeur de vingt mille florins d'or et de reliques précieuses.