Ce fut dans cette magnifique demeure qu'entra le cortège ducal. Le beau jeune homme, à la barbe longue, aux cheveux tombant en flots bouclés sur ses épaules, splendide dans ses habits, et comme ombragé par les plumes ondoyantes qui se penchaient tout autour de sa toque, sauta lestement de cheval et présenta la main à la comtesse Isabelle pour l'aider à descendre de son palefroi. C'était Galéas Visconti. Il monta les degrés en chuchotant des galanteries à l'oreille de sa tante, pendant que tout le cortège les suivait.
On arriva à la salle dite de la Vaine-Gloire, si splendide que ce n'est qu'un long cri d'admiration chez tous les historiens qui la décrivent. Là, pendant que le bouffon faisait de respectueuses salutations à Hector, à Hercule, à Azone et aux autres images de héros qui décoraient les murailles, la foule se forma en groupes et en cercles divers pour se livrer à cette conversation riche de paroles et vide de sentiments et d'idées, qui fait le délassement des assemblées polies. On discourait de la cour des Gonzague; les uns la louaient, d'autres en faisaient la critique. La Maestria et les beaux coups de nos joueurs occupaient aussi l'assemblée; et quoique leur coeur dût conserver le vivant souvenir d'une liberté récente, ils s'enorgueillissaient d'un compliment, d'un sourire du prince. Celui-ci recevait particulièrement les hommages des envoyés des petites cours lombardes, et l'ambassadeur de Mantoue exaltait avec chaleur la bravoure et la courtoisie de Bruzio et de Franciscolo Pusterla.
Cette dernière louange dut paraître bien malhabile aux courtisans consommés, qui savaient combien peu ce dernier était dans les bonnes grâces de Luchino. Mais quelle fut leur surprise, lorsqu'ils virent le prince, à ce discours se tourner vers Pusterla, et lui adressant la parole avec plus de grâce qu'il n'en avait jamais montré aux plus favorisés, lui rejeter les éloges du Mantouan et ceux qu'Azone avait coutume de lui donner. Il s'insinua adroitement dans bon esprit par le genre de louanges auquel on résiste le moins, celles, qu'on rapporte comme sortant de la bouche d'un tiers, et il s'entretint avec lui comme avec un cavalier pour lequel il professait une haute estime. Lorsqu'il eut, avec un art brillant, caressé les passions de Pusterla, il ajouta du ton de la confidence; «Franciscolo, je n'ai point oublié, soyez-en sur, l'amitié qui nous unissait dans la vie privé; je n'attendais que l'occasion pour vous donner des preuves de ma bienveillance. Cette occasion se présente aujourd'hui. Mastino Scaliger, impuissant à supporter mon inimitié, implore une réconciliation. A qui pourrais-je mieux confier une affaire si délicate qu'à vous, qui êtes aussi habile dans le conseil que sur le champ de bataille, agréable à Mastino, et tout à fait capable de soutenir l'honneur milanais devant l'étranger. Avant la fin du mois, vous voudrez donc bien vous rendre à Vérone avec vos lettres de créance, qui vous seront remises sur les ordres que nous avons déjà donnés.»
Pusterla haïssait beaucoup moins le tyran dans Luchino que le prince qui le laissait dans l'oubli, le réduisait à un repos sans influence et sans gloire, et dont il s'affligeait comme d'une honte. Au premier signe de faveur, dès qu'il se vit un objet d'envie pour les courtisans qui l'avaient méprisé, sa haine disparut comme l'éclair; il oublia les outrages reçus; il oublia ses projets de solitude et de retraite; il oublia jusqu'au soupçon jaloux qu'avaient fait naître en lui les téméraires regards adressés par Luchino à Marguerite. Il ne se douta pas un instant que cette mission n'était qu'un piège pour l'éloigner et consommer son déshonneur. Et il remercia le prince, et il accepta avec reconnaissance, tant est grossier le voile que l'ambition étend sur nos yeux.
Tout fier et tout joyeux, il revint à son palais, où ses amis s'étaient réunis pour fêter son retour triomphant. Il embrassa froidement Marguerite, qui accourait à sa rencontre avec son jeune fils; et s'écriant: «Une bonne nouvelle!» il raconta la mission dont le prince venait de l'investir. Quelques-uns le félicitèrent. Alpinolo, que nous connaissons déjà, secoua la tête, et dit: «D'une vipère, que peut-il sortir que du venin!»
Marguerite pâlit, et d'un geste éloquent lui montrant leur Venturino; «A peine es-tu de retour, dit-elle à son mari, et déjà tu veux nous abandonner. Quel toit est donc plus cher que le toit paternel? Quelle société plus douce que celle de la famille? Quelle mission plus honorable que celle de faire le bonheur de ceux qui nous aiment.»