Mademoiselle Lucile Grahn se dispose à donner quelques représentations à l'Opéra; nous aurons bientôt le plaisir assez original de voir une morte vivante danser la cachucha.
Sur le même paquebot qui a ramené mademoiselle Lucile Grahn de Russie, Horace Vernet avait pris passage, et à côté d'Horace Vernet, mesdemoiselles Cornélie et Zoé Falcon. C'était assurément un paquebot très-agréablement peuplé. La danse, la peinture, la musique s'y donnaient la main, et derrière elles, le vaudeville fredonnait ses airs joyeux pour égayer les ennuis de la traversée. Ainsi la Russie nous renvoie de temps en temps les artistes qu'elle nous emprunte. Horace Vernet revient tout paré des marques de la tendresse impériale; les roubles et les rubans cosaques surchargent ses bagages; il revient, dis-je, après avoir achevé pour l'empereur Nicolas un vaste tableau représentant la prise de Varsovie. Quoi! le pinceau de l'auteur de la bataille de Montmirail aurait-il passé aux Russes?
Quant à mademoiselle Cornélie Falcon, on annonce qu'elle a retrouvé à Saint-Pétersbourg sa voix perdue, cette belle voix des Huguenots et de Don Juan que la célèbre cantatrice avait vainement redemandé à l'Italie. Il serait assez curieux que le Nord, ce manteau de frimas, fût un médecin propice et doux pour les gosiers malades. La Faculté, qui conseille le Midi aux ténors menacés dans leur ut de poitrine, et les douces brises aux prime donne en décadence, la docte Faculté aurait-elle jusqu à présent battu la campagne? Toucherions-nous à une révolution complète dans la médecine vocale? désormais, au lieu de Nice, de Naples ou des Pyrénées, Esculape serait-il obligé de prescrire aux larynx endommagés la Norwége et la Russie; et ferait-on refleurir les voix fanées en les arrosant d'une décoction de glace et de neige fondue?--Nous croyons savoir cependant que ce n'est pas seulement sa voix que mademoiselle Falcon rapporte de Saint-Pétersbourg. On y va sans voix, et on en revient avec un prince russe.
Les artistes français, et surtout les cantatrices, les danseuses et les comédiennes, sont en grand crédit dans le monde des czars; il ne se passe guère une semaine, sans que celle-ci ou celle-là ne triomphe des plus farouches ennemis, et ne gagne contre eux quelque bonne bataille d'Austerlitz. Les récits de tous les voyageurs sont unanimes pour attester la vérité de ces victoires et conquêtes. L'empereur, tout le premier, donne l'exemple de cette soumission à l'autorité de l'art; il lui ouvre les portes de Saint-Pétersbourg toutes battantes, et se garderait bien de brûler Moscou s'il s'avisait d'y entrer. Plus d'une fois on a vu l'autocrate quitter sa loge, dans l'entr'acte d'un ballet ou d'une comédie, et descendre dans la coulisse pour faire acte de vassalité. De sa voix impériale, il félicite le vainqueur ou adresse une allocution à l'héroïne de la soirée; le tribut que paie ordinairement l'empereur, après ces grandes visites, est représenté par une tabatière d'or pour ces messieurs, par un bracelet, un collier, des boucles d'oreilles, une couronne de diamants, pour ces dames et ces demoiselles. Autres lieux, autres moeurs. Que dirait-on ici, je vous le demande, si S. M. Louis-Philippe imitant l'exemple de son frère l'autocrate de toutes les Russies, félicitait M. Duprez, après la représentation de Guillaume Tell, et offrait à Giselle un bracelet d'améthyste venu des magasins du joaillier de la couronne?--Tout convient, tout sied un monarque absolu; qu'il vous envoie brutalement en Sibérie, on qu'il cause avec les danseuses d'un air agréable en pleines coulisses de l'Opéra: e semper bene.
Il ne faut pas croire toutefois que l'art vive toujours avec Saint Pétersbourg dans une complète harmonie. Plus d'une note discordante vient, de temps en temps, troubler le concert. Un boyard, fraîchement débarqué à Paris m'a raconté un trait récent qui le prouve. C'est peu de temps avant le départ de mademoiselle Zoé dit-on que l'aventure eut lieu; elle a fait grand bruit dans le monde en eff et en off, et la chronique de Saint-Pétersbourg s'en est longtemps régalée.
Le héros de l'histoire se présente d'abord d'une manière qui inspire la confiance; il a un grand nom, un grand palais, de grands valets, une grande taille, de grandes moustaches, des châteaux et des milliers de paysans. Mais outre ses paysans, ses chevaux, ses palais, son grand nom, et ses
................................................................
[Note du transcripteur: Ici se trouve toute une colonne entièrement délavée, à tel point qu'il est impossible de la reconstruire. [Voir le document.]]
.........................................................
les violons et les danses recommencent aux environs île la ville; les jardins publics se repeuplent, et le Parisien se répand, par bandes joyeuses, dans les bois de Meudon et de Versailles; mais Saint-Germain surtout l'attire; Saint-Germain a pour lui un charme secret; Versailles, au contraire, l'intimide et lui fait peur. Ses grandes rues silencieuses, son palais colossal, ses solennels jardins ont je ne sais quoi de grandiose qui le gêne et le glace. Le Parisien d'aujourd'hui aime ses aises. Versailles sent trop l'étiquette; il semble toujours qu'au détour d'une de ses vastes allées, sur ses escaliers gigantesques, ou va rencontrer le grand maître des cérémonies s'écriant: «Chapeau bas! genou en terre! voici le grand roi.»
Saint-Germain.--Vue du jardin et de l'établissement de
concerts de M. Gallois, au pavillon Henri IV.
Saint-Germain est d'une hospitalité plus familière, quoique tout peuplé aussi de souvenirs monarchiques; mais ce n'est plus la même solennité. Les rois et l'histoire semblent être ici comme dans leurs maisons des champs. On s'égare sous les vieux chênes de la Forêt, sans craindre d'y rencontrer François Ier, Henri II, Catherine de Médicis où Louis XIV; quant à Henri IV, qu'il soit surtout le bienvenu. Tope là, mon franc Béarnais! Plus d'un de ces rois naquit à Saint-Germain, et parmi eux Louis le Magnifique; Saint-Germain ne l'a pas oublié. Ce fut le 5 mars 1628 que la reine Anne d'Autriche mit au monde son fils glorieux. Dans le château? Non pas; dans un pavillon isolé qui s'appelle encore aujourd'hui le pavillon d'Henri IV; Anne n'avait pas eu le temps de gagner ses appartements et de chercher fortune ailleurs.