C'est Kollowrath qui emporta dans le conseil d'État l'amnistie accordée aux italiens à l'occasion du couronnement de Milan, et Metternich, après s'y être opposé de toutes ses forces, fut obligé de céder encore une fois. «Je souhaite que vos prévisions se réalisent, dit-il en signant; je le souhaite surtout pour les Italiens.» Il y avait dans ces paroles autant de doute que de menace.
Le come Kollowrath-Liebsteinski est le chef d'une des plus anciennes et des plus illustres maisons de la Bohème; il est le dernier de son nom et de la branche aînée. Il ne reste plus après lui que des Kollovrath-Crakowiski. Sa fortune est considérable, mais il vit sans faste, reçoit officiellement en prima-sera une fois par semaine, ne sort jamais, et se renferme dans un cercle d'intimes.
C'est un homme d'un grand talent, d'une haute probité, et d'une rare indépendance de caractère; ce serait un grand ministre même dans un pays constitutionnel, et peut-être ne pourrait-on pas en dire autant de son rival le prince triple chancelier.
(Extrait d'un Voyage inédit.)
L'ombre légère se glissa à travers la porte, et arrivant jusqu'à moi en effleurant à peine les dalles de l'antichambre et le tapis du salon, elle s'arrêta tout à coup, et j'entendis une voix douce comme un doux murmure qui me dit: «Me voici, ne me reconnais-tu pas?--Je vous demande pardon, charmante morte, lui répondis-je; sous le voile blanc qui vous enveloppe, sous les plis de votre linceul couleur de rose, j'ai reconnu vos yeux, et votre sourire, et votre taille fine. Soyez la bienvenue, et prenez, la peine de vous asseoir.--Je suis un peu lasse, en effet.--Je le crois bien; quand on revient de si loin, de l'autre monde!--Non pas, mais de Saint-Pétersbourg.--De Saint-Pétersbourg seulement!--En six jours.--Les morts vont vite!»
L'ombre releva son voile et me laissa voir... devinez qui? une jolie danseuse, une sylphide dont nous avons entonné, il y a deux mois, le De profundis, mademoiselle Lucile Grahn! Le puff, cet intrépide hâbleur, ce fabricant effronté de nouvelles en l'air, l'avait tuée inhumainement; rien ne manquait à ses pompes funèbre, ni le billet de faire part, ni l'acte de décès, ni l'oraison, ni les fleurs jetées à pleines mains sur la tombe: Manibus date lilia!
«Ah! c'est joli, mademoiselle, m'écriai-je, de nous faire des peurs comme celle-là! Comment! on croit positivement vous avoir perdue, on s'arrange en conséquence et chacun fait de son mieux: celui-ci rime une élégie, celui-là tresse une couronne de saule pleureur entrelacée d'éternelles; on pleure votre grâce, on pleure votre jeunesse', on pleure votre talent et tout ce qui s'ensuit; vous êtes la rose qui meurt, l'étoile qui s'éclipse, la gazelle bondissante que le plomb meurtrier arrête dans sa course, la fée, l'ange, l'oiseau qui perd ses ailes! Et tandis qu'on vous ensevelissait ainsi dans les plus belles fleurs de rhétorique, vous viviez dans une parfaite santé. Avouez que c'est un peu leste de votre part. Mais êtes-vous bien sûre de n'être pas morte?--Parfaitement sûre.--Voyons!» Et pour m'en convaincre, je pressai une petite main fine qui me parut en effet pleine de réalité.
«Eh bien! mademoiselle, vous allez entendre de vos propres oreilles, l'oraison funèbre que j'ai écrite à votre usage, ici même, dans l'Illustration; cela vous apprendra à vivre!» Je lus en effet ma pièce d'éloquence, qui eut tout le succès que vous pouvez penser: mais quand j'arrivai à cette péroraison si sublime et si neuve: «Adieu, Lucile Grahn, adieu! que la terre te soit légère!» Oh! alors mon succès fut au comble et se couronna d'un bruyant éclat de rire. Jamais Bossuet n'avait obtenu un triomphe pareil.--Je vis que rien n'était plus gai que de se survivre.
Elle laissa retomber son voile, glissa de nouveau sur le tapis et sur les dalles, et disparut. «Adieu, morte, lui criai-je du haut de l'escalier, mourez souvent ainsi, afin de revenir souvent.»