Mais il parlait aux représentants d'une opinion aveugle et fanatique; sa voix ne trouva point d'échos dans le conseil, et il vit dès lors qu'il ne pourrait lutter seul contre le torrent. Son parti fut pris à l'instant même. Dès le lendemain ses collègues reçurent sa démission, et il quitta Prague le même jour. Ce départ fut un coup de foudre pour le conseil, et le mit dans un embarras extrême, car il existe, quoi qu'on en dise, une opinion publique en Autriche, et cette opinion s'était depuis longtemps prononcée ouvertement en faveur de Kollowrath. D'un autre côté, la bureaucratie de l'intérieur, l'une des puissances du pays, lui était entièrement dévouée. La nation l'estimait et l'aimait généralement, à cause de son intégrité et de son patriotisme bien connus; de plus, il avait dans la noblesse un parti fort considérable; enfin, les mesures que le ministère voulait adopter étaient généralement odieuses; le conseil le savait, mais il avait espéré les appuyer de l'adhésion de Kollowrath, dont il ne pouvait se dissimuler la grande popularité, et les faire accepter ainsi plus favorablement. Maintenant il fallait reculer, car dans la situation présente des affaires on n'osait marcher sans lui; l'empire était accablé d'impôts; les emprunts se renouvelaient, et le déficit augmentait chaque année. Malgré le voile épais qui recouvrait les actes du gouvernement, les causes de la démission de Kollowrath pouvaient transpirer au dehors, et l'ancien ministre se serait trouvé alors placé dans l'opinion publique sur un piédestal, au grand regret de ses collègues, déjà mécontents de son excessive popularité.
On se décida donc à traiter avec lui, et le comte Clam-Martinitz, adjudant-général de l'empereur, fut chargé de cette négociation. C'était un intrigant et un ambitieux: de peu de capacité, mais qui savait cacher sa nullité sous une morgue et une suffisance sans bornes. Créature de Metternich, il convoitait dans l'avenir, et son espoir n'était pas sans quelque fondement, la succession de son protecteur et maître; mais la mort vint quelque temps après déjouer toutes ces belles espérances. Compatriote et parent de Kollowrath, il avait pendant quelque temps affecté une sorte de patriotisme assez libéral; on espérait donc qu'il ramènerait plus facilement qu'un autre le déserteur ministériel.
Le général se rendit auprès de Kollowrath; il lui représenta la nécessité de l'union et le danger de mettre le public dans la confidence des dissensions du conseil souverain, ce qui ne pouvait manquer d'arriver s'il continuait à se tenir éloigné des affaires; il lui annonça que ses collègues abandonnaient leurs projets, mais qu'en retour ils le priaient instamment de retirer sa résignation, que l'empereur n'avait point encore acceptée, et de reprendre sa place au conseil.
Tout fut inutile; Kollowrath resta inébranlable dans sa résolution, et le négociateur dut s'en retourner sans avoir rien obtenu.
Il fallut alors avoir recours aux grands moyens, car le ministre démissionnaire devait à tout prix rentrer au conseil; l'archiduc François-Charles, frère unique de l'empereur, héritier présomptif de la couronne, se détermina à se rendre auprès de lui et à essayer de son influence personnelle. L'altesse impériale partit donc de grand matin; mais Kollowrath, prévenu à temps de cette démarche, quoique déterminé à ne point céder, voulut cependant éviter l'embarras de refuser son futur souverain, et il se retira dans sa terre de Mayerhofen, située à quarante-cinq lieues de Prague, dans le cercle de Pilsen. L'archiduc, en arrivant au château du comte, ne trouva personne au logis.
Cependant le terme fixé pour le séjour de la cour impériale en Bohème expira, et l'empereur rentra dans la capitale de ses États. C'est de là que, tous les moyens de conciliation ayant jusqu'alors échoué, le souverain signa lui-même une lettre dans laquelle il engageait le comte Kollowrath à venir aussitôt que possible lui prêter l'aide de ses lumières et de ses services, dont il n'avait eu jusqu'alors qu'à se louer. C'était presque un ordre; il fallut se soumettre; aussi, dans sa réponse, le ministre, tout en déplorant l'état délabré de sa santé, assurait Sa Majesté de son obéissance.
Après quelques délais, il finit par se rendre à Vienne, à la grande joie du public, ravi de revoir l'homme qui possédait à un haut degré l'estime et la confiance générales.
Kollowrath refusa néanmoins d'être désormais ministre de l'intérieur, et ne voulut recevoir aucun émolument afin de mieux conserver son indépendance. Mais ce désintéressement ne convenait nullement à ses collègues, et ils forcèrent Kollowrath d'accepter 16,000 florins par an (40,000 fr.), avec le titre de staats und conferenz minister, ministre d'État et des conférences, chargé de la section de l'intérieur. Le conseil depuis est toujours composé des quatre mêmes personnages, et quoiqu'il n'y ait nominalement aucun ministre de l'intérieur, c'est cependant Kollowrath, et lui seul, qui dirige cette partie de l'administration.
Tel est l'événement principal de la carrière ministérielle du comte de Kollowrath, et cet événement est d'autant plus remarquable, qu'il y a peu d'exemples dans l'histoire d'un ministre auprès duquel il ait fallu employer de si hautes intercessions, auquel il ait fallu faire en quelque sorte violence pour qu'il se chargeât d'administrer les affaires d'un grand empire. On peut juger par là du pouvoir de ce ministre, devenu désormais indispensable. Il est difficile de décider quel est aujourd'hui le plus puissant en Autriche, de Metternich ou de Kollowrath: chacun a la haute main dans son département; tous deux se partagent le gouvernement de l'État et sans se mêler des affaires l'un de l'autre. Le premier est maître des relations extérieures, et le second dirige l'intérieur avec une puissance souveraine et sans contrôle.
Le parti opposé à ce ministre l'accuse d'appartenir à ce qu'on appelle en Autriche l'école de Joseph II, et d'avoir introduit dans la bureaucratie un grand esprit de libéralisme.