Cette journée fit bien des dupes, et des dupes bien haut placées.

A partir de ce moment, la concorde parut régner entre les deux rivaux, et les premiers pas se firent facilement. Cependant, le danger une fois passé et la machine de l'État ayant repris son train accoutumé, la froideur se mit de nouveau entre les deux antagonistes, et bientôt leur alliance éphémère fut entièrement rompue.

Pour expliquer cette rupture, qui arrêta pendant quelque temps la marche du gouvernement et ne fut presque connue que des personnes attachées à la cour, il faut remonter à ce qui se passa aussitôt après la mort de François Ier.

A l'avènement de Ferdinand, il avait fallu nécessairement établir un pouvoir directeur, duquel les ministres dussent relever; car, sans cette mesure, chacun se serait trouvé indépendant dans son département, et l'anarchie ministérielle devenait imminente. Un conseil d'État composé de l'archiduc Louis, qui, depuis plusieurs années, avait été secrètement l'alter ego de son Frère François, de Metternich et de Kollowrath, prit en main la direction suprême du gouvernement. Ces trois personnages s'adjoignirent encore l'archiduc François-Charles, héritier présomptif du trône, afin de l'initier aux affaires, dont il avait toujours été éloigné du vivant de son père. Ce conseil souverain, qui s'est ainsi créé lui-même, n'appelle les autres ministres dans son sein que lorsque l'on traite les affaires de leurs départements, et les actes ne sont présentés à l'empereur que pour la simple formalité du seing.

Voilà comment l'Autriche est administrée aujourd'hui, et son gouvernement marche tout aussi bien que lorsqu'il n'y avait qu'un seul chef. Ce sont, en effet, les mêmes hommes qui font mouvoir les mêmes rouages; seulement l'ancien maître est mort, et le fils, n'entendant rien aux affaires, s'en rapporte à ceux qui ont travaillé sous son père.

Les quatre co-régents gouvernaient depuis quelques mois en bonne harmonie, lorsqu'en 1836 on résolut de poser solennellement la couronne de Bohème sur la faible tête de Ferdinand; dès lors Kollowrath se trouva en dissidence avec ses collègues. Patriote ardent, zélé pour la gloire de son pays, dont sa famille fut toujours un des plus fermes soutiens, il insista pour que Ferdinand fut tenu de prêter dans cette circonstance le serment de fidélité aux lois du royaume. Ses collègues voulaient de leur côté que le serment fût entièrement laissé de côté; mais Kollowrath, loin de céder, exigea au contraire que l'on en revînt au serment imposé jadis aux rois électifs, et qui fut formulé par les États de Bohème lors de l'élection du roi Wladimir. Cette prétention fut violemment combattue par Metternich et les archiducs, car ce n'était rien moins que rétrograder vers les temps de l'indépendance de la Bohème et de sa représentation nationale.

Dans l'état actuel des choses, cette question était de si peu d'importance, qu'on a peine à comprendre comment un homme d'État aussi pratique que Kollowrath ait pu y attacher autant de valeur, à moins toutefois qu'il n'ait voulu par là établir un précédent dont il aurait usé plus tard au bénéfice de son pays. Il serait difficile, en effet, de dire à quoi le souverain devrait rester fidèle: puisqu'il est monarque absolu, il peut faire et défaire les lois à sa guise. Le serment était bon quand le roi de Bohème était électif, et que la validité de son droit reposait sur la fidélité à ses serments, sinon, non, comme le portait la formule ordinaire des élections. Mais aujourd'hui il n'y a plus de roi élu en Bohème; le roi est mort, vive le roi! tel est le fondement de la souveraineté dans ce royaume depuis la diète sanglante de Ferdinand 1er, mais surtout depuis Ferdinand II et la victoire du Mont-Blanc.

Ce premier nuage ne fut du reste que le précurseur de l'orage. Plus tard ou proposa à Prague deux projets de grande importance: le premier était d'envoyer 20 millions de florins (50 millions de francs) à don Carlos, pour assurer ses prétentions au trône d'Espagne; le second, de rappeler les Jésuites et de leur confier l'éducation de la jeunesse dans toute l'étendue de l'empire. Kollowrath fut le seul qui s'opposa dans le conseil à ces deux propositions, dont la première émanait directement de Metternich, et la seconde de l'archiduc François.

Il démontra à ses collègues combien il était inopportun de dépenser 50 millions pour imposer à l'Espagne un prince dont le droit n'était pas même bien démontré; mais surtout combien cette prodigalité devenait blâmable dans un moment où l'Autriche, pouvant à peine suffire à ses propres dépenses, était obligée de recourir chaque année à des emprunts onéreux pour couvrir le déficit de ses revenus.

Quant à la seconde question, il déclara qu'il y avait plus que de l'imprudence à rappeler en ce moment une société dont les intrigues avaient mis autrefois la maison impériale à deux doigts de sa perte, et dont le bannissement avait toujours été considéré comme une des mesures les plus sages et les plus méritoires de l'empereur Joseph II.