(Voir l'article sur M. de Metternich, page 177.)

Le comte Kollowrath-Liebsteinski, dont l'influence est aujourd'hui toute-puissante dans l'empire d'Autriche, remplaça au ministère de l'intérieur le célèbre comte de Saurau, l'ami, le compagnon de Joseph II, et l'un des hommes d'État les plus distingués dont l'Autriche puisse encore s'honorer. Trop imbu des idées de réforme et des opinions libérales de son ancien maître, trop indépendant de caractère et trop libre peut-être dans l'expression de sa pensée, le grand-chancelier dut succomber enfin sous l'influence toujours croissante de Metternich. Le prince ne supportait qu'avec impatience un supérieur, et Saurau était président du conseil des ministres par droit d'ancienneté; il l'était même à double titre, le ministère de l'intérieur ayant été jusqu'alors inséparable de la présidence du conseil. Saurau fut disgracié et nommé ambassadeur de famille en Toscane. Il mourut à Florence.

Le comte de Kollowrath, au moment de cette disgrâce, était grand-bourgrave, ou gouverneur-général de la Bohème: il fut mis à la place du ministre déchu. Metternich, ravi d'être enfin débarrassé de Saurau, qui l'offusquait, et voyant les autres ministres disposés à obéir à ses volontés, proposa Kollowrath à l'empereur. Il s'abusait étrangement sur le caractère de ce nouveau collègue; s'il l'eût connu alors comme il le connut plus tard, il est probable qu'il aurait encore préféré garder Saurau, ou du moins il aurait certainement proposé un autre ministre à l'empereur, pour remplacer l'ennemi ont il venait de triompher.

Quoi qu'il en soit, le nouveau ministre ne laissa pas longtemps le prince dans son illusion; il commença tout de suite par réclamer hautement la présidence du conseil, en sa qualité de ministre de l'intérieur et de successeur du comte de Saurau. Étourdi d'une pareille prétention dans celui qu'il considérait déjà comme un subordonné, Metternich reconnut son erreur; mais il était trop tard: François 1er ne revenait pas, sans de bonnes raisons, sur les décisions qu'il avait une fois crises, et il lui déplaisait singulièrement de changer ses ministres; fidèle en cela à l'ancien système de l'Autriche, qui repose sur le principe d'immuabilité en tout et partout. D'ailleurs le comte Kollowrath convenait à son maître autant par ses manières que par son travail.

Il n'y avait donc aucun espoir de se débarrasser de ce rival, et le prince dut avoir recours à d'autres moyens pour s'assurer irrévocablement une préséance qui lui avait déjà coûté tant d'intrigue et de politique. Ce fut pour mettre fin à ces dissensions intestines que l'empereur créa, en faveur de Metternich, un titre sans précédent, qui, pareil à la triple couronne des papes, le revêtissait aussi d'un triple pouvoir et le mettait hors de ligne dans le conseil.

Il fut nommé «haus hof und staats kauzler,» c'est-à-dire que d'un trait de plume il devint le grand-chancelier de la maison impériale, de la cour et de l'État.--Saurau n'avait été que grand-chancelier d'État, et Kollowrath fut ainsi réduit au silence.

Néanmoins, à partir de ce jour, et malgré sa victoire, le prince ne vit jamais son collègue de bon oeil; celui ci se retrancha dans son département et empêcha que le triple chancelier y ait jamais pénétrer son influence. Aussi, pendant que le pouvoir de l'un était sans bornes dans le gouvernement des affaires extérieures, l'influence de l'autre dans l'administration intérieure fut pareillement illimitée. Tous deux néanmoins restèrent soumis dans leur puissance respective à la volonté toujours souveraine de François. On ne doit pas se faire illusion sur ce point; depuis 1815 l'empereur fut seul le maître chez lui, et Metternich dut plier tout comme un autre sous cette inflexible volonté. Ce n'est que depuis la mort du monarque qu'il a pris un plus grand essor.

La rivalité entre ces deux ministres, en égale faveur auprès de leur maître, allait chaque jour en croissant, et, à la mort de l'empereur elle était à son comble, menaçant de devenir fatale à l'un ou à l'autre. Mais Metternich, qui n'ignore pas le danger du moindre choc pour la machine caduque qu'il gouverne, prit alors une résolution décisive. Il s'empressa de courir chez son collègue de l'intérieur, et lui tendant amicalement la main, il lui proposa d'oublier le passé et de s'unir pour le présent; de cette union seule devait dépendre l'heureuse transition du règne qui finissait à celui qui allait commencer.

Cette démarche, qui fut un grand évènement politique, ne saurait être bien appréciée que par ceux qui connaissent la fierté sans bornes du prince envers ses égaux. Cette fierté avait plié devant la nécessite: Metternich avait trop d'habileté pour ne pas comprendre que cette réconciliation était indispensable.

Kollowrath accueillit, en ennemi généreux, les propositions du prince, et Ferdinand monta sans opposition sur le trône, quoique privé de ses facultés intellectuelles.