Sur ce nouveau théâtre Zurbano déploya une activité sans égale; il poursuivit sans relâche les bandes de carlistes, de contrebandiers et de bandits qui désolaient le pays. C'était une oeuvre utile, mais, dans cette oeuvre de destruction. Zurbano dépassa les limites ordinaires de la cruauté; il ne se contenta pas de frapper les bandits, il menaça de mort toute personne qui, arrêtée par eux, leur paierait rançon pour se délivrer de leurs mains; sa menace s'étendit même sur les parents ou amis qui auraient payé cette rançon; cette menace reçut son exécution dans plusieurs cas, et quelques personnes furent fusillées. Les plaintes que souleva cette férocité furent si vives et si multipliées que le général Rodil ordonna à Zurbano de révoquer cette mesure et d'agir désormais avec plus de douceur.

Villageois espagnols fuyant devant Van Halen.

Peu de temps après, malgré cet ordre, il recommanda de nouveau aux commandants militaires de sa province de fusiller immédiatement, sans jugement, comme bandits, les contrebandiers et même ceux qui leur donneraient asile ou secours. Espartero aimait les dévouements aveugles que lui importait la vie de quelques personnes? Il approuva solennellement la conduite de Zurbano en le nommant, à la face de l'Espagne, en août 1842, grand-croix de l'ordre d'Isabelle la Catholique.

En septembre, un de nos compatriotes eut à souffrir de caractère grossier de Zurbano. Zurbano connaissait la haine d'Espartero contre la France; il crut donc pouvoir agir brutalement avec M. Lefebvre, honorable négociant de Gironne, vieillard inoffensif, dont le nom est respecté de toute la province, à cause du grand nombre de bienfaits dont il a doté le pays. Zurbano prétendit avoir besoin, pour loger ses soldats, d'un vaste bâtiment qu'occupaient les fabriques de M. Lefebvre depuis longues années. Il voulut, l'absurde soldat, l'avoir dans vingt-quatre heures. M. Lefebvre lui demanda au moins huit jours: Zurbano ne voulut rien écouter, et ordonna au négociant d'obéir sans plus tarder; celui-ci voulut foire quelques observations sur une cette rigueur. Ce farouche général maltraita ce vieillard. Il fallut la chaleureuse intervention de notre consul-général de Barcelone, M. de Lesseps, pour le garantir de nouvelles persécutions.

Les Anglais, profitant, des troubles de l'Espagne, inondaient ce pays de leurs marchandises. La contrebande se faisait au grand jour sur tout le littoral; les côtes de la Catalogue surtout étaient couvertes de petits navires qui venaient de Gibraltar et débarquaient leur cargaison sous les yeux mêmes des carabineros; ceux-ci étaient évidemment gagnés par l'or anglais. Les manufacturiers de la Catalogue se plaignirent hautement d'un commerce qui les ruinait; ils accusèrent l'administration des douanes de faiblesse ou de corruption. Le régent, tout ami des Anglais qu'il était, ne put rester sourd aux justes plaintes des fabricants; il destitua quelques chefs de la douane, mais il les remplaça par des gens de même étoile; il nomma un nouvel inspecteur-général, mais à qui donna-t-il cet emploi important? à un administrateur éclairé et probe, sans doute? Non, à Zurbano, à l'ancien contrebandier. Ce fut lui qu'un décret du mois d'octobre 1842 nomma inspecteur-général des douanes de terre et de mer d'Espagne, avec des pouvoirs très-étendus; il n'en conserva pas moins le commandement militaire de la province de Girone.

Cependant les esprits s'agitaient de plus en plus à Barcelone. L'installation d'une commission d'emprunt forcé pour payer les troupes, des mesures rigoureuses prises pour la conscription, la suppression d'une fabrique de cigares qui occupait beaucoup d'ouvriers, enfin des négociations entamées à Madrid point un traité de commerce avec l'Angleterre, et qu'on savait contraire aux intérêts de l'Espagne, mirent le comble au mécontentement de la population: il ne fallait plus qu'une étincelle pour faire éclater l'incendie.

Le 13 novembre, quelques ouvriers cherchèrent à entrer une pièce de vin sans payer les droits d'octroi. Les employés les arrêtèrent et les maltraitèrent. La foule s'assembla à leurs cris, prit leur défense et les arracha des mains des douaniers. Le poste militaire voisin accourut, la foule se rua contre lui et le désarma. Dans la soirée, de nombreux rassemblements se formèrent sur tous les points de la ville, les passions s'échauffèrent par le contact. Le lendemain, la ville était sur pied; tous les griefs de la nation contre le régent furent exposés et développés par des orateurs populaires; des milliers d'ouvriers parcouraient les rues et les places en poussant des cris de révolte.

Le mouvement devenait sérieux; le capitaine-général Van Halen fait prendre les armes à la garnison et place un régiment et 6 pièces de canon sur la Rambla, promenade intérieure. Les garnisons des villes voisines sont appelées. La garde nationale, qui compte plus de 10,000 ouvriers, s'arme de son côté. La journée du 14 se passa ainsi; il eut été possible encore cependant d'éviter une collision: quelques paroles de conciliation pouvaient arrêter ce commencement d'insurrection et rétablir l'ordre; les esprits sages, des deux cotés, y songeaient et avaient entamé quelques pourparlers, lorsque, dans la soirée, la garnison de Girone, Zurbano en tête, entra dans la ville et prit position sur une place, écartant avec violence les habitants qui gênaient ses mouvements. L'arrivée de Zurbano et de sa troupe fut à peine connue, qu'une recrudescence d'agitation se manifesta tout à coup. Le bourreau d'Espartero était dans Barcelone, il n'y avait plus de réconciliation possible.

La nuit du 14 au 15 fut consacrée à des préparatifs d'attaque et de défense. Dès le matin, des combats partiels éclatèrent dans les rues et dans les places. Chaque maison devint une citadelle d'où partaient des feux plongeants qui mettaient le désordre dans les rangs des troupes. Zurbano, qui avait encouragé ses soldats par la promesse du pillage, courait de rue en rue, de place en place, mitraillant la population, saccageant les maisons et n'épargnant personne. La rue de las Platerias garde un douloureux souvenir de ce jour. Mais la férocité de Zurbano ne fit que grandir le courage des habitants: les femmes elles-mêmes prirent part à la lutte. Avant la nuit la victoire s'était déclarée pour la ville. Les troupes, après avoir perdu plus de 500 hommes, furent forcées de se retirer dans la citadelle et dans le fort Atarazanas. Le 16, des négociations s'ouvrirent entre le général Van Halen et la junte qui s'était formée la veille; les hostilités furent suspendues et les troupes se retirèrent à San Felice, à deux lieues de la ville.