Infortuné! les années vinrent, mais avec elles le malheur et la pente désolante des illusions, cette plaie des nobles âmes.
Plaisance, sa patrie, était tombée au pouvoir de Matteo Visconti, qui la laissa à Galéas. Celui-ci, moins habile et plus corrompu que son père, se croyait tout permis dans les villes conquises. Sans parler des ruses dont il se servit pour aggraver la servitude de Plaisance, il tenta de déshonorer Bianchina, femme d'Olpizino Lando, dit Versuzio, frère de notre Buonvicino. Sa témérité ne lui réussit pas: la femme fut vertueuse et le mari se vengea. Ayant noué des intelligences avec quelques loyaux citoyens, il renversa la puissance des Visconti, et offrit la seigneurie au cardinal Poggetto, légat du pape.
Buonvicino était dans cet âge où le coeur est tout sentiment, sans arrière-pensée ni calcul: plein des idées du patriotisme antique, inspiré par les préjugés nouveaux qui donnaient le nom d'étranger à l'habitant de la cité voisine et appelaient tyrannie la domination du pays limitrophe, lorsqu'il eut vent du complot, il rassembla un bon nombre de ses condisciples, et arriva assez à temps à Plaisance pour que sa valeur y fût utile aux conjurés, et pour y déployer sa générosité naturelle. Le jour où éclata la révolte, Béatrice, femme du seigneur Galéas, était dans la ville avec son jeune fils Azone. Uniquement occupée du salut de son enfant, la mère trouva moyen de le faire évader. Quant à elle, elle demeura dans le palais pour ne pas éveiller les soupçons, résolue à braver la colère et la brutalité d'un peuple en délire, pourvu que son fils fût sauvé. Ce dénouement fut connu de Buonvicino; plein de respect et de vénération pour cette sainte tendresse d'une mère, non-seulement il empêcha qu'aucun outrage fut fait à Béatrice, mais il la conduisit lui-même hors du territoire de Plaisance, et la remit saine et sauve aux gardes de Galéas.
Ceci se passait en 1322. A cette époque, le gouvernement républicain se rétablit à Plaisance. La seigneurie, du pape pouvait en effet se regarder comme un état d'entière liberté. Les souverains pontifes, qui siégeaient alors à Avignon, n'exerçaient guère de si loin qu'un protectorat honoraire, et d'ailleurs, engagés dans le parti du roi de France, ils avaient intérêt à contrecarrer les manoeuvres des Gibelins, qui voulaient restreindre au profil de l'empereur les franchises de la Lombardie.
Pendant les huit années qui suivirent, Buonvicino se mûrit dans les généreux emplois d'un pays libre; il prit cette hauteur de sentiments que donnent une vie toute publique et dégagée des mesquineries de la vie privée, et l'habitude de s'intéresser plus au bien public qu'à l'intérêt particulier. C'est à cette éducation des citoyens que l'Italie dut les progrès de sa prospérité, tant que durèrent les républiques.
La fortune des Visconti allait diminuant de jour en jour: ils eurent à soutenir les armes de l'empereur Louis de Bavière, appuyé par tous les ennemis que leur insolence leur avait attirés, et par ce Versuzio Laudo, dont la haine persévérante ne perdait pas une occasion de les combattre. Enfin, les choses en vinrent à ce point, que Galéas, Luchino, Giovanni et Azone se virent enfermés dans les horribles prisons de Monza, appelées les Fours. Ils y restèrent depuis le 5 juillet 1327 jusqu'au 23 mars de l'année suivante.
Mais, quand Galéas mourut, la haine qu'il avait inspirée aux princes et aux peuples finit avec lui, et la fortune des Visconti prit une face nouvelle. Azone, plus intelligent que son père, proclamé seigneur de Milan le 14 mars 1330, pensa à recouvrer les villes qu'on avait perdues: il réussit à reprendre Bergame, Vercelli, Vigevano, Pavie, Crémone, Brescia, Lodi, Crème, Côme, Borgo-San-Domingo, Traveglio et Pizzighettone. Il attachait en outre des yeux d'envie sur Plaisance: mais la conquérir n'était pas une facile entreprise. Comme elle jouissait de la liberté sous la protection du pape, Visconti n'aurait pu l'attaquer sans se mettre en rupture ouverte avec le saint-siège. Il commença donc une guerre sourde et digne de sa politique perfide: il enfla je ne sais quelle, récapitulation de griefs, de violations et de représailles des habitants de Plaisance contre ses sujets. Il menaça; il fallut lui envoyer à Milan des députés et des otages, parmi lesquels se trouvait Buonvicino. Son frère Versuzio avait péri, ses plus proches parents étaient morts, morts ses amis les plus chers pendant les guerres passées. Il avait pu voir combien la vie réelle est différente des rêves que l'imagination enfante. Les splendides fantômes de sa jeunesse se décolorèrent encore davantage, lorsque arrivé à la cour de Milan, il vit de près avec quelles intrigues, quelles voies couvertes, quels pièges et quelle duplicité les intérêts publics s'administrent; détours qu'une âme simple ne saurait même deviner, mais que les sages de ce monde prétendaient et prétendront toujours nécessaires à la prospérité des États. Il s'indigna d'abord, puis une sombre fureur le saisit. Mais, à force d'avoir sous les yeux le même spectacle, il contracta cette profonde mélancolie qu'engendre le sentiment du bien qu'il faudrait faire et de l'incurable impuissance de le réaliser.
Du reste, dans sa situation mixte d'otage et d'ambassadeur, et aussi en souvenir du signalé service rendu à la princesse Béatrice, Buonvicino était, partout honoré et accueilli; ils avaient été placés, ses compagnons et lui, chez les premières familles de Milan. On espérait que des liens d'affection naîtraient des rapports de l'hospitalité, et, qu'avec le temps, ce qu'ils appelaient la bienveillance universelle et qui n'était rien que la silencieuse tolérance du joug commun, prendrait la place des rancunes municipales. Buonvicino avait été confié à la famille d'Hubert Visconti.
Hubert Visconti était le père de cette Marguerite, qui donne son nom à notre histoire. Frère de Matteo le Grand, il jouissait d'une grande considération dans la ville, mais il ne participait point au gouvernement. L'intégrité de son âme répugnait peut-être à toutes les menées que la politique conseillait à ses frères pour conserver ou accroître leur seigneurie; peut-être aussi ces princes mettaient-ils toute leur haleine à tenir à l'écart un homme assez peu au fait des choses de ce monde, pour prétendre arrêter avec les scrupules de la justice la course aventureuse de l'ambition. Ajoutez à cela qui: les Visconti, en leur qualité de Gibelins, c'est-à-dire de soutiens des droits impériaux, étaient mal vus des papes qui, de concert avec les Guelfes, défendaient la cause de l'Église et du peuple. Les passions politiques s'unissant facilement aux croyances religieuses, il arrivait fréquemment que les Gibelins professaient des erreurs en matière de foi, que les pontifes avaient à lancer leurs foudres spirituelles sur leurs ennemis temporels, et que les peuples regardaient comme hérétiques ceux qui contrariaient les vues terrestres des papes. Aussi un grand nombre d'âmes timorées se faisaient un cas de conscience de se ranger sous le pennon de la vipère; Hubert ne suivait qu'avec répulsion le parti de ses parents, et seulement autant que l'exigeaient son honneur et son serment de chevalier. Dans une mêlée qui eut lieu à Milan, lorsqu'en 1302 les Torriani firent un dernier effort pour y rentrer, Hubert avait été jeté à bas de cheval. Au milieu des combattants, sous les pieds des chevaux, il avait senti pendant un moment pour ainsi dire le souffle de la mort. Il fit voeu à la madone de déposer les armes prises pour une injuste cause, et il considéra comme un effet de son voeu la générosité avec laquelle un des chefs ennemis, Guido della Torre, lui avait tendu la main pour le relever, le remettre à cheval et lui donner le champ libre en lui disant: «Il ne sera pas dit que je prive ma patrie d'un citoyen tel que toi. Heureuse si elle en comptait un grand nombre!»