Dés lors Hubert s'abstint de prendre parti pour ses frères Ils l'abreuvèrent de tant de dégoûts, qu'il demeura longtemps confiné à Asti. Ensuite ils le rappelèrent et le comblèrent de ces honneurs qui peuvent contenter l'amour-propre sans donner aucun crédit réel, comme de l'envoyer en qualité de podestat dans quelqu'une de leurs villes, de le joindre au cortège de l'empereur lorsqu'il allait à Rome, de lui faire remplir des ambassades de pure cérémonie.

Enfin les Visconti se déclarèrent ouvertement contre le pape. Le cardinal-légat ayant déployé l'étendard de Saint-Pierre sur le front de son palais d'Asti, prêcha que tous ceux, hommes et femmes, qui concourraient avec lui à la destruction de Matteo et des siens, seraient délivrés (ainsi le disent les vieilles chroniques) du châtiment et de la coulpe de tous leurs péchés. Il excommunia les Visconti jusqu'à la quatrième génération, comme hérétiques et coupables de vingt-cinq crimes. Les principaux qu'il leur reprochait consistaient dans l'exercice d'une juridiction illégale: sur les personnes et les biens ecclésiastiques, dans l'opposition qu'ils avaient mise à ce que les leurs s'armassent pour la croix, dans les entraves dont ils avaient chargé l'inquisition; il les accusait enfin d'avoir arraché aux flammes l'hérétique Manfreda.

C'était une rude épreuve pour Hubert, qui vénérait profondément le pouvoir du pape, que d'être enveloppé dans cette excommunication; aussi ne s'épargna-t-il aucune peine pour ramener le calme dans les esprits et réconcilier les Milanais avec le saint-père. Il paraît que c'est pour suivre ses conseils que Matteo s'astreignit aux pratiques de la dévotion, et à visiter les églises. Un jour, il convoqua, dans la cathédrale, les clercs et le peuple, leur récita le Credo, et protesta qu'il contenait l'expression de sa foi. Mais le pape ne crut point à la sincérité de cette conversion, et il ne rétracta pas l'anathème, sous le poids duquel Matteo mourut. Hubert, ne voulant plus se mêler des affaires publiques, se renferma dans la vie privée, tout en conservant la splendeur de son rang. Il résidait tantôt à Milan, tantôt sur les rives heureuses du lac Majeur, où il possédai! des biens immenses. Là, il se consacrait tout entier aux soins de la famille, et comme ses trois fils, Victor, Ottorino et Giovanni, d'humeur belliqueuse, ne demeuraient avec lui qu'à de rares intervalles, il reportait toute sa sollicitude sur l'éducation de Marguerite, sa fille unique, bien différent du grand nombre des pères qui semblent n'avoir d'autre but que de former des jeunes filles sages et des femmes pleines de légèreté.

Détrompé du monde dans sa vieillesse, il sympathisait sincèrement avec un homme qui, comme Buonvicino, connaissait, dès ses jeunes années, l'amertume du désenchantement. Une intime amitié s'établit entre le jeune homme et le vieillard. Le premier, privé de son père, aimait à le retrouver dans Hubert, et regardait les fils de celui-ci comme des frères, Marguerite comme une soeur. Les discours de cet homme plein de jours anticipaient pour Buonvicino sur l'expérience du monde; le peu de livres qu'on connaissait alors l'emplissaient par d'agréables lectures les moments de repos. Il composait aussi quelques vers de grossière facture, et tels qu'on pouvait les faire à cette époque. Il brillait dans Milan par ses talents d'écuyer, et son habileté à tous les exercices du corps. Jamais il ne manquait de se mêler aux discussions politiques, qu'il regardait comme l'école du philosophe et du citoyen. On l'aimait pour l'aménité de ses manières, relevées par une mâle et constante franchise. Les seigneurs le respectaient, parce qu'il savait allier à la soumission qu'exige la force victorieuse la dignité d'une infortune imméritée.

C'eût été merveille qu'un chevalier si accompli n'inspirât pas d'amour à Marguerite. Il pouvait compter trente ans, elle en atteignait quinze à peine, et les soins dont Buonvicino environnait la jeune fille éveillaient dans ce coeur vierge et ignorant de lui-même le sentiment d'un pudique plaisir. Toutefois cette inclination resta longtemps un secret pour tous et pour les amants eux-mêmes. Jamais il ne lui avait dit: Je vous aime, ce mot qui ne s'échappe des lèvres que lorsque l'éloquent langage de la passion l'a exprimé de cent façons muettes et diverses. Elle savait à peine si elle l'aimait, elle ne le lui avait jamais avoué, jamais elle ne se l'était avoué à elle-même; seulement, à sa vue, les mouvements de son coeur devenaient plus rapides. S'éloignait-il, elle restait abattue, comme s'il eût manqué quelque chose à son âme et qu'elle eût été privée d'une partie d'elle-même. Il ne lui avait pas dit s'il reviendrait, ni à quelle heure; cependant elle demeurait dans une continuelle attente. Tardait-il, toutes les angoisses de l'inquiétude s'emparaient d'elle. Elle le revoyait, et elle nageait dans la joie, et elle ressentait une plénitude de vie comme (c'est du moins ce qu'elle croyait) à la vue de son père, au spectacle d'une aube de mai ou d'une vigne que septembre a chargée de fruits. Elle aurait voulu lui plaire, lui sembler belle, lui paraître généreuse et bonne. Sans y songer, lorsqu'elle l'attendait, elle donnait à sa parure un soin plus attentif. Il lui parlait, et la vie lui renaissait au coeur. Elle ambitionnait ses regards, et à peine les fixait-il sur elle, elle baissait les siens, rougissante, confuse, oubliant de répondre aux questions de Buonvicino, et balbutiant quelques remerciements sans suite aux témoignages de sa courtoisie. Si, de concert, ils faisaient résonner les cordes d'un luth, dans son trouble elle confondait les notes; puis elle se repentait, elle avait honte, se condamnait, s'accusait d'enfantillage, se promettait de se corriger, et retombait aussitôt dans les mêmes fautes. Parmi les fleurs de son parterre, il y avait une fleur préférée; parmi les arbres de son bosquet, in arbre favori: la fleur était la marguerite pour laquelle il avait montré une vive prédilection; l'arbre, celui sous lequel il lui était apparu à l'improviste un jour qu'elle pleurait l'absence du bien-aimé. L'attendre et le voir, se plonger dans de longs rêves, s'en détacher brusquement, puis le désirer encore, c'était l'histoire du coeur de Marguerite: vie avare d'événements, prodigue d'impressions et tout abandonnée à cette mystérieuse puissance qui répand tant de douceur et de peines sur le premier amour; sueurs et frissons de la volupté qui s'ignore, gémissements et chants de joie, larmes et rires sans cause, craintes et espérances sans motifs; cent fois dans le jour se proclamer au faîte du bonheur et de la misère! ivresse ou torture, selon que le coeur croit avoir atteint la félicité suprême, ou qu'il reste foudroyé par l'isolement et l'abandon!

Les sentiments de Buonvicino n'avaient pas cette ondoyante incertitude; quoiqu'il eût encore la virginité de l'âme et toute la jeunesse de la vertu, il avait déjà éprouvé le monde et suffisamment expérimenté cette vie, comédie pour celui qui l'observe, tragédie pour celui qui la sent. La séduction marche vite quand on ne la craint pas. Rien n'ouvre l'âme à la tendresse comme la douleur. Buonvicino souffrait. Il sentit qu'il aimait Marguerite et ne s'en défendit pas. Il connut qu'il était aimé d'elle, et il s'y complut, heureux d'avoir si bien placé sa passion et qu'elle fût payée d'un retour si sympathique. Après avoir essuyé les tempêtes de la vie publique, jeté sur les hommes un oeil mélancolique et pénétrant, qui du premier coup devinait le but de leurs actions, il se réconciliait avec l'humanité dans la contemplation d'une âme pure, étrangère à tout calcul, et vertueuse par tous ses instincts. Il cherchait la tranquillité dans les émanations d'innocence qui formaient l'atmosphère où elle vivait, et semblable à cette paix divine que les anges versent sur les âmes dont le ciel les envoie soulager la douleur.

Mais le calme de cette innocence, en même temps qu'il enflammait sa passion, l'empêchait de la déclarer à Marguerite. Posséder cette vierge ingénue qu'un père, excellent formait à la vertu et à la sagesse lui paraissait bien le bonheur de sa vie; mais pourrait-il lui rendre cette félicité qu'elle lui donnerait? Les destinées de sa patrie et de sa maison étaient en suspens. Il pouvait advenir que, dans une contrée libre, il vécût le premier de ses concitoyens, investi de l'autorité d'un nom honoré ou d'un caractère plus honoré encore, conduisant sa patrie dans les voies de la justice et d'une glorieuse paix. Mais ce séduisant avenir avait pour arbitres des princes connus par leur habituel égoïsme. S'ils lui manquaient de parole, si les brigues de l'ambition prévalaient, il pouvait se trouver, non-seulement condamné à une vie obscure, mais frappé d'un lointain exil, précipité dans ces périlleuses entreprises où l'homme de coeur, semblable au naufragé dans la haute mer, veut s'engager seul pour soutenir la lutte avec plus de fermeté, pour succomber avec moins de douleur lorsque le devoir ou la générosité lui imposent de se sacrifier. Dans ce doute, il n'aurait donc alimenté la flamme naissante de Marguerite que pour faire une autre victime. Il se serait mis au coeur le remords d'avoir troublé le repos de cette âme virginale, ce sourire printanier de la vie, qui s'efface rapide et sans retour pour faire place aux chagrins, aux soucis, à l'amertume du désenchantement, aux inutiles regrets qui dévorent le reste de nos jours; il se résolut donc à taire toujours sa passion, à la dissimuler au moins dans ses discours, quelque peine qu'il en dût coûter à son coeur. Mais comment cacher l'amour? Contre son gré, l'entraînement d'un transport, d'une parole irréfléchie, une délicate prévenance, un de ces riens lui échappaient, qui révèlent aux jeunes filles l'homme dont le souffle brûlant ouvrira dans leur âme la fleur de la volupté.

La fortune réalisa bientôt les craintes qu'il avait conçues, en se décidant contre Plaisance. Quoique la conquête de cette ville fût un des désirs les plus vifs d'Azone, et qu'il se crût un droit certain à la reprendre parce qu'elle avait autrefois appartenu à son père, il ne se risquait point cependant à l'attaquer en face, de peur de s'attirer la colère du saint-siège, qui la tenait sous sa protection. Mais il travaillait, comme dit le proverbe italien, à tirer l'écrevisse de son trou avec la main d'autrui. Francesco Scotto ambitionnait de gouverner Plaisance, où sa famille avait autrefois dominé, et de la soumettre à sa puissance en opprimant les Landi, ses rivaux, et en chassant les adhérents du pape. Dans ce dessein, il s'entendit avec les Fontana, les Fulgosi, et d'autres familles du pays, qui, s'étant emparées de la citadelle, proclamèrent Scotto leur seigneur, abolirent la suprématie du pape, exilèrent et dépossédèrent à jamais les soutiens des Landi, et nommément Buonvicino.

Il supportait ce malheur dans la croyance qu'Azone, comme il ne cessait de le promettre et de le dire, prendrait les armes contre le nouveau tyran, et remettrait Plaisance libre aux mains du pape et des habitants. Mais Azone avait deux visages. Il avait lui-même aidé sous main Scotto à s'emparer de l'autorité à Plaisance, non par amour pour lui, mais pour pouvoir le dépouiller sans marcher sur les brisées de la cour pontificale. Il arma en effet; tous les bannis prirent part à l'expédition; Buonvicino fut des premiers et des plus vaillants, et, avec le courage qu'inspire le désir de recouvrer la patrie perdue, ils eurent bientôt enlevé Plaisance à Scotto. Mais, quand ils virent que Visconti ne proclamait, pas la liberté, qu'il faisait mettre bas les armes aux deux factions, et qu'il ajoutait Plaisance à ses possessions, comme bonne et valable conquête, je vous laisse à penser si les habitants de Plaisance, et, entre tous, Buonvicino, furent honteux de la duperie dont ils étaient victimes. Ce dernier, dépouillé de ses biens et soigneusement retenu à Milan, voyait donc s'évanouir à la fois la grandeur de sa patrie, le lustre de sa famille, les rêves de sa jeunesse, sans qu'il lui restât autre chose que cet héritage commun à trop de gentilshommes italiens de ce temps, la valeur de son bras. Mais il n'était point disposé à se vendre au plus offrant. Il devait recourir à sa propre vertu et y chercher cette jouissance intime qui, même au sein des plus affreuses misères, accompagne et console les victimes d'une juste cause.