Il se persuada dès lors qu'il ne pouvait plus songer, après ce dernier coup de la fortune, à unir son sort à celui d'une jeune fille de si haute naissance, et que son amour pour elle lui montrait digne de la condition la plus sublime. Pour ne point paraître déserter la cause de ses frères d'infortune, en s'alliant à la famille du tyran de leur commune patrie, il commença à ne plus voir Marguerite qu'à de longs intervalles. S'il ne put s'en détacher intérieurement, il cacha du moins la tendresse qu'il avait pour elle, et il en vint à se convaincre qu'il l'avait entièrement effacée de son coeur.
Il avait connu, à la cour d'Azone, le chevalier Franciscolo Pusterla, qui tenait alors un grand état à la cour du prince, et n'avait jamais abusé de la faveur pour nuire à autrui, ni pour s'enrichir; en outre, honnête, généreux, plein du souvenir des antiques vertus italiennes, animé de l'amour du bien de la patrie. Peut-être ce genre de faiblesse, qui consiste à singer l'activité et l'énergie, une inquiète manie d'action, une soif de paraître, de jouir de la vie, le rendaient-ils incapable de résister à la fascination des honneurs ou aux enivrements du pouvoir. Les fautes du prince ne lui inspiraient point la hardiesse des remontrances, encore moins osait-il leur montrer de la résistance ou du mépris; trop séduit par l'attrait du premier rang à la cour et dans la cité, et ne comprenant point qu'on se distingue d'autant plus qu'on dédaigne davantage les biens où la foule se rue.
Buonvicino le crut fait pour rendre Marguerite heureuse. Les deux familles étaient déjà liées d'amitié. Les défauts de la jeunesse s'en iraient avec la jeunesse, et Pusterla avait en lui tout ce qu'il fallait pour satisfaire les yeux, la raison et l'imagination d'une jeune fille, Marguerite, placée dans une haute position et digne de ses vertus, pouvait, heureuse dans son intérieur, être au dehors le modèle des femmes lombardes. Ami familier des deux maisons, Buonvicino ménagea entre elles cette alliance, qui plaisait singulièrement à Hubert Visconti, joyeux d'unir une fille si chère à un chevalier si accompli. Pusterla était encore plus flatté d'une telle union, qui devait lui faire posséder une femme sans rivales, partout renommée pour sa beauté et ses grâces, et le faire entrer dans la maison régnante.
Dès que Marguerite s'aperçut du refroidissement de Buonvicino, dès qu'elle le vit éloigner les occasions de se trouver avec elle, s'abstenir des occupations auxquelles ils avaient coutume de se livrer en commun, comme de toucher du luth ensemble, ensemble de lire la Divine Comédie du Dante et quelques autres livres français et provençaux, on pense bien que la mélancolie s'empara de son âme. Elle examinait, une à une, chacune de ses actions, chacune de ses pensées, pour voir ce qui avait, pu lui déplaire en elle, et ne pouvant trouver sa faute, elle se désolait et fondait en larmes. Alors elle s'avouait son amour pour lui, alors elle l'accusait de cruauté pour n'avoir point répondu à une affection si passionnée, puis ses réflexions la conduisaient à se taxer de vanité et de folie: c'était une pure illusion de sa part d'avoir cru qu'elle lui était chère. Jamais le lui avait-il dit? Jamais, peut-être, il n'avait arrêté sur elle, un seul instant, une seule de ses pensées. Elle s'ingéniait à se prouver à elle-même que les soins de Buonvicino envers elle n'étaient que reflet ordinaire de la courtoisie d'un chevalier, que les manières naturelles à tous les seigneurs avec toutes les jeunes filles; puis son coeur cherchait querelle à sa raison, et lui rappelait ces mille niaiseries ineffables, qui sont tout pour les amants. Il ravivait en elle la poésie des premiers troubles de l'âme, tant de transports intérieurs que le visage ne révèle pas, tant de craintes de n'être pas comprise, tant de joie de l'avoir été. Ces souvenirs lui persuadaient de nouveau que Buonvicino l'avait aimée, et son esprit se perdait de plus en plus dans ce labyrinthe d'impressions diverses, uni exaltent un voeu déçu, une espérance trompée. Tantôt elle se reprochait de ne pas avoir assez dévoilé son coeur, tantôt de ne pas l'avoir couvert de voiles assez épais, et, ne trouvant dans le passé, dans le présent, que chagrins et souffrances, elle cherchait à s'étourdir, et à bannir de sa mémoire ces illusions qu'elle s'efforçait de prendre en pitié. Elle se vantait d'être libre, guérie, oublieuse; elle revenait à ses lectures, à son luth, à ses promenades; mais les sons de l'instrument lui rappelaient la voix qu'ils avaient coutume d'accompagner; ses livres lui présentaient mille allusions à ses sentiments vivants ou détruits, des passages qu'il lui avait expliqués autrefois, et qui demandaient encore leur interprète; et quelles étaient tristes et monotones ces promenades solitaires, où ne raccompagnait plus l'espérance de trouver son amant sur ses pas!
Mais aux grandes passions elles-mêmes le temps est un puissant remède. Marguerite devait à la fin se convaincre qu'elle avait été vraiment la dupe d'une illusion, lorsqu'elle vit Buonvicino négocier son mariage avec Pusterla. Cet amour, qui ne s'était jamais nourri que de son propre attrait et de ses propres espérances, elle devait enfin sans trop d'efforts en détacher son coeur. Autour d'elle, tout retentissait des louanges de Pusterla: les prouesses qu'il avait accomplies dans la dernière expédition contre Plaisance avaient porté la renommée de son courage dans toute la Lombardie; c'en était assez pour ouvrir l'âme de Marguerite aux séductions d'un nouvel amour. Quelle est la femme qui, d'un bomme couvert de gloire, n'aime à pouvoir dire: «Il est à moi!»
Aussi, lorsque son père lui demanda si elle se trouverait heureuse d'épouser Pusterla, elle ne repoussa pas l'idée de cette alliance. Quand elle eut connu ce jeune seigneur, le trouvant doué de toutes les qualités qui conviennent à un gentilhomme et à un chevalier accompli, elle bénit le ciel de l'avoir tellement favorisée, et mit en lui tout son bonheur. Dès qu'elle fut sûre de l'aimer et d'en être éternellement aimée, elle lui promit à l'autel la plus vive, la plus tendre, la plus céleste affection.
Les mémoires du temps s'accordent tous à louer la nouvelle épouse. «Belle, disent-ils, courtoise, spirituelle, d'une bienveillance affable envers ses inférieurs, d'une inépuisable charité pour les pauvres, d'une humeur égale, d'une conversation charmante, constante dans cette douceur de caractère qui, chez les femmes, équivaut à tous les autres dons, et le plus précieux de tous pour leur bonheur et celui des êtres qui les entourent.» Elle eut certainement des défauts; quelle créature en est exempte? mais les historiens ne les rappellent point, peut-être parce qu'au charme d'une grande jeunesse elle joignit une grande infortune: car l'homme est aussi enclin à oublier lus imperfections de ceux qui obtiennent sa pitié, qu'à en inventer dans ceux qu'il envie. Il nous est revenu, d'un autre côté, que ses égaux l'accusaient de s'étudier à paraître belle, bonne et vertueuse. Ceux qui croient que la suprême vertu consiste à s'abstenir, lui faisaient un crime de s'entremettre dans les malheurs d'autrui pour y porter secours; elle faisait du bien, donc elle fit des ingrats, qui cherchaient dans la médisance une excuse à leur ingratitude: ceux-ci disaient que sa dévotion n'était que bigoterie; d'autres assuraient que ses bienfaits ne partaient point toujours d'un coeur pur ni d'une intention droite; un plus grand nombre lui reprochait de ne point connaître le monde parce qu'elle préférait la naïveté du sentiment et la simplicité de la franchise à ces politesses compassées que le monde enseigne et prétend imposer. En un mot, elle avait tout ce qu'il faut de vertus pour donner prise à la médisance et pour faire le bonheur de ceux qui la connaissaient et rapprochaient. Que dire de celui qui la possédait?
Les étranges idées qu'on se formait alors du mariage permettaient à une femme, bien plus, si elle était belle et de haut rang, lui faisaient un devoir d'attirer près d'elle un ou plusieurs cavaliers qui lui dédiaient leurs emprises, sérieusement dans la guerre, ou par simple galanterie dans les tournois. Marguerite se déroba encore à cet usage de son temps, parce qu'elle ne croyait pas qu'on pût faire de la morale un jeu et une affaire de mode.
Si la pensée de Buonvicino ne lui revint pas à la mémoire, si elle ne se rappela jamais les premiers rêves de sa jeunesse, c'est ce que je ne saurais dire. Ce que je sais, c'est qu'un premier amour s'efface difficilement et même qu'il ne s'efface jamais. Ce que je sais encore, c'est que la vertu la plus rigide ne saurait inculper d'innocents souvenirs.