Ce fut par des sentiments bien différents que passa le coeur de Buonvicino. A tort il avait cru sa passion éteinte, elle n'était qu'assoupie, et, lorsqu'il vit sa bien-aimée accroître de jour en jour le bonheur de Pusterla, il sentit se ranimer l'antique flamme. Comme l'amitié l'autorisait à fréquenter la maison de Marguerite, il put voir s'épanouir dans la femme les germes de vertus qu'il avait reconnus dans la jeune fille. La constante et paisible sérénité qu'elle répandait sur les jours de son mari, lui montra les fruits de l'éducation à laquelle il avait assisté. Les songes de joie innocente et tranquille qui l'avaient charmé aux jours de ses rêves fleuris, lorsque lui souriait l'espoir de posséder un jour le bien suprême, il les voyait réalisés, mais réalisés pour la félicité d'un autre, et cet autre était son ami, et lui-même, de ses mains, il lui avait préparé, cette béatitude; et cet ami, chaque fois qu'ils se trouvaient ensemble, versait dans son sein la plénitude d'un coeur ivre de joie, lui dépeignait, avec l'ardeur d'un nouvel époux, les vertus de Marguerite que chaque jour lui découvrait plus parfaites, et le bénissait d'avoir tourné ses yeux sur un objet si bien fait pour les fixer. Ainsi alimentée par la conviction des éclatantes qualités de sa bien-aimée, et cependant, renfermée de manière à ce que rien n'en pût transpirer, la passion de Buonvicino croissait avec un progrès rapide; il appelait bien à son secours la raison;--la raison! excellent remède pour oublier ou pour prévenir; mais quand la passion est là vivante et nous presse, où est sa force, à cette impuissante raison?
Cependant l'amour de Pusterla pour Marguerite s'était ralenti, et il se donna bientôt tout entier au soin d'être agréable au prince. Je me trompe: son amour n'avait pas diminué; mais, un peu de l'humeur de nos modernes, il le mêlait à toutes les petites ambitions mondaines; il l'étouffait sous un tumultueux amas de pensées étrangères, et pour se signaler par les emplois, les armes, la magnificence, il laissait de côté les incomparables douceurs du foyer domestique; il était peu capable de les goûter, porté, comme nous l'avons dit, à chercher le bonheur dans les orages de l'âme ou dans les agitations de la vie. Aussi, lorsque la première ébullition de son amour pour Marguerite se fut apaisée, il chercha dans des amours différentes, ou dans les liens renoués d'éphémères passions, des joies moins paisibles et plus brûlantes. Toutefois, je le répète, sa tendresse et son estime pour sa femme n'en avaient point souffert; phénomène que je m'arrêterais à expliquer, s'il était plus rare.
Il s'absentait de Milan pendant des mois entiers. Quand il y restait, absorbé par la cour et les réunions brillantes, il avait bien peu de temps à donner à Marguerite. Lorsqu'elle éprouva la douleur de fermer les yeux au plus tendre des pères, Pusterla voyageait avec le prince hors du Milanais; il n'accourut point la consoler: il se contenta de lui écrire de ces paroles de condoléance qui ont si peu d'empire sur le coeur lorsqu'elles ne sortent pas des lèvres de la personne aimée.
Au contraire, dans ce malheur, Buonvicino fut pour Marguerite un ami véritable. Blâmant en lui-même l'abandon où la laissait Pusterla, il redoubla avec elle de soins affectueux, et se montra plein d'un noble et désintéressé sentiment de pitié.
Mais de la pitié à l'amour le passage est rapide! Non, aucune séduction n'égale celle des larmes dans les yeux de la beauté, ni celle du plaisir de les essuyer d'une main consolante. La muette et gracieuse reconnaissance avec laquelle Marguerite recevait les soins de Buonvicino, l'abandon naturel à la douleur, touchaient vivement celui-ci, qui se sentait heureux de jouir des menus droits de l'amitié. La communauté des sentiments, des opinions, des sympathies, les élans de la magnanimité et de la commisération, tout enfonçait plus avant l'affection dans l'âme de Marguerite, dans l'âme de Buonvicino la passion. Il comprit que la passion le liait désormais à cette femme, et il s'enflamma encore lorsqu'elle devint mère, mère de l'enfant le plus chéri, en qui s'incarnait pour lui tout le bonheur rêvé dans le temps des chimères, et quand il la vit remplir sans orgueil, sans ostentation, forte, tendre, heureuse, tous les devoirs de la maternité.
Dans les manières de Buonvicino, Marguerite ne reconnaissait ou ne voulait reconnaître qu'un effet et qu'une suite de l'affection qu'il avait portée à sa jeunesse. Hautement persuadée de la vertu du chevalier, elle ne songeait point à se retrancher dans la réserve et la sévérité qu'elle aurait certainement adoptées si elle se fût aperçue qu'il cherchait à lui inspirer un sentiment qui ne pouvait exister sans crime. Mais les yeux d'un amant se font aisément des chimères. Les grâces de la familiarité, les délicatesses d'une âme élevée, la confiance ingénue et passionnée qu'il trouvait dans Marguerite, laissaient entrevoir à Buonvicino quelques espérances pour l'avenir de sa passion. De quelle nature étaient ces espérances? c'est ce qu'il ignorait et ne voulait pas savoir, ou s'il y réfléchissait, elles lui paraissaient innocentes. Trahir un ami, déshonorer une femme qu'il admirait encore plus qu'il ne l'aimait, et pour qui son amour était né de l'admiration qu'elle lui inspirait, c'était une pensée qui ne pouvait seulement se présenter à son esprit. Il n'ambitionnait rien de plus que de lui dire combien il brûlait pour elle, de lui raconter sa passion, ses souffrances, de lui montrer qu'il ne l'avait point trompée alors qu'il présentait à son imagination de jeune fille un mystère facile à pénétrer, et de quelles douleurs il avait été torturé lorsqu'il l'avait arrachée de son coeur, ou du moins lorsqu'il avait tenté de le faire. Le comble de ses désirs, c'eût été de connaître que Marguerite agréait son amour, qu'il ne lui déplaisait point de se savoir adorée par lui, qu'elle recevrait avec satisfaction l'hommage de ces emprises chevaleresques, dans lesquelles il s'était toujours glorieusement signalé. C'est là ce qu'il croyait désirer, ce qu'il désirait peut-être; quoique ce soit de semblables rêves que la passion se repaisse lorsqu'elle veut justifier un premier pas,--ce premier pas, que tant d'autres suivront sous l'impulsion d'une fatalité inévitable.
Buonvicino, dans ses intervalles de sang-froid, s'apercevait qu'il nourrissait des illusions, et il tenta divers moyens pour arracher de son âme un sentiment criminel. Il voyagea quelque temps; mais il fut bientôt de retour, persuadé que l'absence est comme le vent qui éteint les étincelles et avive les incendies. Il chercha des distractions dans le monde et les plaisirs; mais que toute joie lui paraissait muette, décolorée, lorsque Marguerite ne la partageait pas! Comme le spectacle de la vanité, de l'égoïsme, de la bassesse humaine le ramenait plus épris à la chère image de sa bien-aimée! Il essaya de prier, mais le fantôme adoré, inévitable, se plaçait entre lui et Dieu, comme la plus belle créature que le ciel eût formée. Il essaya tout, en un mot, tout, excepté le seul remède dont il sentit l'efficacité absolue, un exil sans retour.
Enfin, pressé par la violence, de sa passion et la persuasion de son innocence, Buonvicino résolut de la découvrir à Marguerite. Mais que sa bouche en prononçât l'aveu devant elle, c'est en vain qu'il eût osé l'entreprendre; il lui avait toujours fait un mystère de sa passion lorsqu'elle était pure et permise et qu'il pouvait espérer de la voir accueillie; comment se serait-il décidé à la lui révéler, lorsqu'il devait tout redouter d'une semblable révélation? Il recourut, dans cette incertitude, à ces moyens mixtes, qui sont le refuge de ceux qui ne savent pas prendre un ferme parti, et il se résolut à lui écrire. Il médita longtemps sa lettre, l'écrivit, l'effaça, l'écrivit de nouveau pour l'effacer encore. Il recommençait, et, à la moitié de sou oeuvre, saisi de repentir, il jetait son roseau. Aucune phrase n'était assez modérée, aucun mot assez chaste, aucune expression, aucun raisonnement assez entraînants: jamais feuille de parchemin ne subit semblable torture.
Enfin il termina sa lettre. L'amitié qui l'unissait à la famille éloignait tout soupçon; les affaires et les plaisirs retenaient Pusterla hors de chez lui la plus grande partie de la journée; il put, sans crainte, charger un valet de remettre sa lettre à Marguerite.
Mais, du moment que le valet eut mis le pied hors de la maison, quelle tempête dans le coeur de Buonvicino! quels rêves! quelles craintes! quelles espérances! Combien il aurait voulu n'avoir pas fait cette démarche! combien il aurait voulu la faire autrement! Comme chaque mot, chaque phrase, chaque pensée du fatal billet lui revenaient à l'esprit comme un crime, un crime accompagné du châtiment et du remords.