«Qui sait? lui bourdonnait sa raison, le valet oubliera; il ne l'aura pas trouvée. Environnée d'autres personnes, il ne lui remettra pas ma lettre,--il me la rapportera. Je veux la déchirer, la brûler, et... Non, jamais, jamais je ne le lui révélerai. Je fuirai loin, si loin que je ne puisse entendre parler d'elle. Je l'arracherai de mon coeur; je l'y effacerai sous l'image d'un amour nouveau; d'autres soins, d'autres plaisirs, d'autres souffrances me la feront oublier... Mais quoi! n'est-elle pas digne de toutes les félicités? n'est-elle pas la plus aimable, la plus noble, la plus charmante de toutes les femmes?... un ange? Et si mon âme s'est enhardie jusqu'à l'adorer, n'est-il pas juste que je souffre pour un si digne objet? Où est la douleur qui ne soit payée par le don de son amour?--Eh! si je l'obtenais ce don inestimable? si je lui étais cher? si elle me le disait? Non, non, jamais! jamais! Malheureux qui ai voulu la tenter et troubler son repos! Reviens, reviens, messager! Puissé-je te rappeler! puisses-tu me rapporter que la mission n'a pas été remplie!»

Ainsi grondait l'orage dans l'âme de Buonvicino pendant que le valet se rendait du palais des Visconti à la demeure, des Pusterla et qu'il en revenait. Il n'y avait pas là d'horloges qui lui mesurassent les minutes, mais il les comptait aux battements d'un coeur désespéré, à la violente succession de ses idées, qui les lui faisaient paraître l'éternité. Ses pas désordonnés se portaient ça et là dans sa chambre: au plus léger bruit, il prêtait l'oreille. Quels fantômes ce retard n'évoqua-t-il pas? Enfin, il mil la tête à la fenêtre ouverte au premier souffle des tièdes zéphyrs d'avril; il découvrit son messager. Chacun des pas de cet homme dans l'escalier enfonçait au coeur de Buonvicino une pointe acérée. Quand il le vit soulever la portière et se présenter devant lui, il n'eut pas la force de le regarder en face ni de l'interroger. Celui-ci fit un salut et dit: «Je l'ai remis aux mains de la dame.» puis il sortit.

Cette parole si naturelle, si simple, si attendue qu'elle dût paraître, le replongea dans le désordre de ses pensées. Il se jeta sur un siège, et l'effet que sa lettre avait dû produire sur Marguerite vint donner un nouvel aliment à ses tortures. Perdre l'estime de sa maîtresse était le plus redoutable malheur qui pût lui arriver. Puis il se flattait que sa lettre n'était pas faite pour lui attirer un si affreux châtiment.

«Peut-être, disait-il, l'a-t-elle agréée? peut-être me prépare-t-elle une tendre réponse? peut-être, la première fois que je la verrai, me laissera-t-elle entendre que je ne lui suis pas odieux? Oh! savoir qu'elle m'aime! l'entendre de sa bouche! le voir seulement dans ses yeux qui parlent mieux que toutes les paroles! C'est là, c'est là ce qui me rendrait heureux pour toute ma vie. Avec quelle sollicitude je m'efforcerais de complaire à tous ses désirs! Prouesses guerrières, exploits de courtoisie, que ne ferais-je pas pour augmenter l'amour de ma dame et pour me rendre toujours plus digne de son amour.--Mais, si c'était le contraire? si elle se croyait outragée! si je ne suis à ses yeux qu'un vil séducteur?...»

Jeunes gens mes contemporains, qui vingt fois avez passé par des circonstances semblables sans éprouver de pareilles agitations, qui méditez froidement la séduction, et en attendes avec joie les effets, vous souriez au récit du trouble de cet homme et vous dites qu'il n'est pas naturel. Mais, jeunes gens, mes contemporains, la main sur la conscience: si vous aviez le coeur de Buonvicino, si les objets de vos passagers désirs ressemblaient à Marguerite... Allons raillez donc encore mon chevalier.

Bulletin bibliographique.

Le Barreau, par M. Os. Pinard, avocat à la Cour royale de Paris. 1 vol. in-8 de 500 pag. Paris, 1843. Pagnerre, 6 fr.

Quel est l'avenir réservé au barreau? Les avocats conserveront-ils longtemps encore l'influence qu'ils avaient su conquérir depuis un demi-siècle par leurs talents et par leurs services, ou sont-ils condamnés à devenir bientôt, connue le leur prédisent leurs ennemis, des agents d'affaires n'ayant d'autre considération que celle qui s'attache à la probité! Au temps seul il appartient de résoudre cette question. Ce qui paraît positif, c'est que le présent ne ressemble déjà plus au passé. Une foule de motifs, qu'il serait trop long d'énumérer ici, menacent le barreau de lui faire perdre prochainement la haute position à laquelle il était parvenu à s'élever. Sans doute il compte encore parmi ses principaux membres des orateurs éloquents, de savants jurisconsultes et des esprits distingués, mais où sont maintenant les jeunes soldats destinés à remplacer dignement un jour les généraux actuels? En d'autres termes, où sont les convictions et les passions politiques? où sont les causes criminelles ou civiles qui ont fait la fortune et la gloire des avocats d'autrefois? où est l'auditoire avide d'entendre etde recueillir religieusement leur parole? où est la magistrature capable de les écouter et de les comprendre?

D'ailleurs, pendant les trente années qui viennent de s'écouler, le barreau a eu une existence si glorieuse, il a joué un rôle si considérable dans l'histoire de la France, qu'il peut bien se reposer un peu de ses triomphes passés. Sous la Restauration et depuis la révolution de Juillet, que d'orateurs n'a-t-il pas fournis à tous les partis! Ne sont-ce pas des avocats qui ont repoussé avec succès toutes les attaques tentées contre les plus précieuses libertés de la nation, la liberté de la presse, la liberté individuelle, la liberté de conscience et d'examen, l'institution du jury, etc.; qui ont détendu et parfois arraché à la mort les malheureuses victimes des discordes civiles; qui ont proclamé les premiers au palais comme à la tribune le grand et salutaire principe de la souveraineté du peuple? Quelques-uns, il est vrai, prirent parti pour l'autorité absolue contre la nation; d'autres, gorgés d'honneurs et de richesses, trahirent la noble cause qu'ils avaient d'abord embrassée; mais le plus grand nombre restèrent fidèles à leurs opinions, et la France n'oubliera jamais que, sous la Restauration et pendant les treize années qui suivirent sa chute, les plus utiles victoires de la liberté,--celle de Juillet exceptée,--furent remportées par des avocats.