C'est le barreau de cette époque mémorable que M. Os. Pinard a choisi pour le sujet de ses études; ce sont ses principaux membres qu'il a peints d'après nature et dont il expose aujourd'hui les portraits.--Avocat lui-même, rédacteur en chef du journal judiciaire le Droit, M. Os. Pinard a vu souvent poser devant lui les grands orateurs qui lui servaient de modèles; chaque jour, pour ainsi dire, il pouvait retoucher, compléter, finir son travail; aussi ses premières esquisses, déjà si ressemblantes, ont-elles atteint peu à peu à un degré de perfection difficile à égaler. Pour parler un langage moins métaphorique, le livre qu'il vient de publier estl un de ces ouvrages que la critique se complaît à louer sans aucune réserve ni expresse ni tacite, car elle y trouve toutes les qualités que le goût le plus irréprochable pourrait désirer: beaucoup d'esprit, de bon sens, de profondeur, d'habileté et un style qui rappelle toujours la belle langue française du siècle dernier. Est-il un grand nombre de livres dont on puisse faire un pareil éloge?
Par sa naissance, par ses antécédents, par ses convictions, M. Os. Pinard appartient au parti démocratique. Cependant il n'est pas exclusif. Il a rendu aux avocats qui ont attaqué ou trahi la liberté la même justice qu'à ceux qui l'avaient constamment aimée et défendue. Peut-être même a-t-il été trop indulgent en s'efforçant d'être impartial;--peut-être, et c'est le seul reproche que nous lui adresserons, aimerait-on à voir éclater çà et là une indignation plus vive contre les trahisons et les apostasies, malheureusement si communes à notre époque? «Combien d'hommes, dit M. Pinard, entraînés par le courant, éblouis à l'aspect des rives nouvelles, ont oublié les rives qu'ils avaient parcourues? Est-ce un crime de changer, quand ce n'est ni la bassesse du coeur ni la séduction de l'intérêt personnel qui vous conduisent au changement? L'homme, afin de rester le même, doit-il rester muet, doit-il rester sourd, doit-il rester aveugle? Son esprit s'est-il construit d'avance une prison d'où il ne doive plus sortir? Changer, n'est-ce pas agir? agir, n'est-ce pas vivre?» Cette doctrine est spécieuse et spirituelle, mais on en a fait un si déplorable abus depuis plusieurs années, qu'il faut mieux, selon nous, la combattre même injustement, que de paraître lui donner une sorte d'approbation raisonnable. Il y a dans ce monde où nous vivons tant de consciences disposées à la mettre en pratique, qu'il est vraiment inutile de la prêcher.
Le Barreau commence, par une vive et spirituelle introduction dans laquelle M. Os. Pinard a esquissé rapidement l'histoire du barreau depuis la révolution de 1789 jusqu'à nos jours.--Viennent ensuite des notices biographiques et critiques plus on moins longues, mais toujours complètes, de MM. Delamalle, Mérithou, Persil, Berryer, Laine, de Vatisménil, de Martignac, Chaix-d'Estange, Paillet, Hennequin, Berville, Bonnet, Tripier, Michel de Bourges, Philippe Dupin, Manguin, Bellart, Ferrère, Odilon-Barrot, Teste, Barthe, Dupin aîné, Marie, Romiguières.--Enfin M. Pinard a cru devoir ajouter à ces études et portraits cinq curieux articles déjà publies dans le Droit, et qui ont pour titre: Omer Talon, le Parlement Meaupou, les Avocats à l'Assemblée nationale, Lepelletier de Saint-Fargeau, le Procès Baboeuf.
Les Jésuites; par MM. Michelet et Edgar Quinet. 1 vol. in-18.--Paris, 1843. Paulin. 2 fr. (Troisième édition.)
L'histoire de ce petit livre n'est plus ignorée de personne. Les jésuites, dit M. Michelet, «étaient abattus, écrasés et aplatis en 1830; ils se sont relevés en 1843, sans qu'on s'en doutât, et non-seulement ils se sont relevés, mais, pendant qu'on demandait s'il y avait des jésuites, ils ont enlevé sans difficulté nos trente ou quarante mille prêtres, leur ont fait perdre terre et les mènent Dieu sait où! «Est-ce qu'il y a des jésuites?» Tel fait cette question, dont ils gouvernent déjà la femme par un confesseur à eux, la femme, la maison, la table, le foyer, le lit... demain ils auront son enfant...
«Tout cela s'est fait très-bien, très-vite, avec un secret, une discrétion admirables. Les jésuites ne sont pas loin d'avoir dans les maisons de leurs dames les filles de toutes les familles influentes du pays: résultat immense... seulement il fallait savoir attendre. Ces petites filles, en peu d'années, seront des femmes, des mères... Qui a les femmes est sur d'avoir les hommes à la longue...
«Une génération suffisait: ces mères auraient donné leurs fils. Les jésuites n'ont pas eu de patience; quelques succès de chaire ou du salon les ont étourdis. Ils ont quitté ces prudentes allures qui avaient fait leurs succès. Les mineurs habiles, qui allaient si bien sous le sol, se sont mis à vouloir travailler à ciel ouvert. La taupe a quitté son trou pour marcher en plein soleil.
«Il est si difficile de s'isoler de son temps, que ceux qui avaient le plus à craindre le bruit se sont mis eux-mêmes à crier...
«--Ah! vous êtes là... Merci, grand merci de nous avoir éveillés!... Mais, que voulez-vous?
«--Nous avons les filles, nous voulons les fils; au nom de la liberté, livrez vos enfants.»