Le gouvernement tunisien, sous les successeurs des khalifes, et depuis sous les beys qui ont exercé le pouvoir, après l'établissement dans la régence de la suprématie du grand Seigneur, était tombé dans l'erreur la plus grave et la plus contraire à ses propres intérêts, en se servant des Arabes pour opprimer la population des villes et des villages. C'est ainsi que les habitations ont été dévastées, que l'industrie et l'agriculture oui été ruinées. Un long état de paix extérieure pourra seul permettre à un gouvernement réparateur et ferme de protéger les habitants sédentaires, en comprimant avec persévérance la population nomade, cette véritable plaie du pays.

Les environs de Tunis, quoique mieux garnis de villages et de fermes qu'aucune autre partie de la régence, ont aussi leur population nomade; elle n'est cependant pas organisée en arch (tribu) ou en nouadja (branches de tribu), mais elle se compose de familles occupant quatre, six, huit tentes, et appartenant à la même tribu. Ces Arabes sont souvent au service du bey ou d'un propriétaire quelconque du sol sur lequel ils campent et qu'ils labourent; quelquefois aussi ils louent des champs à l'année et les cultivent pour leur compte.

Il est difficile de fixer d'une manière exacte la délimitation précise entre le territoire de la régence de Tunis et celui de l'ancienne régence d'Alger. Les tribus qui habitent le pays voisin des limites, sont d'autant plus intéressées à laisser cette question incertaine et douteuse, qu'elles ont pu trouver, de tout temps, protection dans l'une des régences pour les brigandages quelles commettaient dans l'autre. Le camp du bey de Tunis, qui, tous les ans, se rend à Bedjia et à Kef pour lever les impôts, ne peut presque jamais remplir sa mission sans guerroyer, et, de temps à autre, la résistance est très-sérieuse. La limite la plus naturelle entre les deux États, et qui semble le plus généralement reconnue par les voyageurs, est celle de la rivière El-Zain.

L'inimitié la plus profonde a presque constamment existé entre les deux régences d'Alger et de Tunis, et celle-ci était sans cesse inquiétée sur ses frontières par le bey de Constantine. Après la chute du gouvernement turc et l'occupation d'Alger par l'année française, le 5 juillet 1830, le bey de Tunis, Hassan-ben-Mahmoud, soigneux de conserver l'amitié de la France, repoussa les offres des principaux habitants de la province, qui demandaient à se soumettre à sa domination pour se soustraire à l'anarchie dans laquelle était plongée ce beylik depuis la conquête; mais en même temps il fit faire par M. de Lesseps, notre consul-général, des ouvertures au général en chef, M. le lieutenant-général Clauzel, à l'effet de faire nommer, par le gouvernement français, bey de Constantine, un prince de la maison régnante de Tunis. Un arrangement fut conclu le 18 décembre 1830 à Alger, arrangement en vertu duquel Sidi-Mustapha était nommé bey de Constantine, et s'engageait, sous la garantie du bey de Tunis, son frère, à payer à la France, à titre de contributions pour la province, une somme de 800,000 francs en 1831, et d'un million les années suivantes.

Une convention semblable, et aux mêmes conditions de redevance annuelle, signée à Alger le 6 février 1831, donna également l'investiture du beylik d'Oran à un autre prince de la maison régnante de Tunis, Ahmed-Bey.

Mais ni l'une ni l'autre de ces conventions n'obtint l'approbation du ministère français, et, quoique celle relative à Oran eût déjà reçu un commencement d'exécution par l'arrivée d'un corps de troupes tunisiennes, le bey de Tunis dut renoncer dès lors à la double suzeraineté stipulée en faveur de deux membres de sa famille. Ses sentiments d'amitié pour la France n'en furent pas néanmoins altérés, et son intérêt même lui fit un devoir de resserrer chaque jour plus étroitement les liens qui l'unissaient à elle; car, en traitant directement avec le général en chef de l'armée française pour la cession de deux provinces sur lesquelles la Porte ottomane prétendait avoir un droit de souveraineté, le bey de Tunis, Hassan, avait ouvertement méconnu ce droit, et, par cet acte d'indépendance, avait soulevé contre lui-même et contre toute sa famille la haine du Grand Seigneur, qui la poursuit encore aujourd'hui.

Après l'insuccès de la première expédition contre Constantine, en novembre 1836, le sultan Mahmoud, pour encourager dans sa résistance le vassal qui, en refusant de reconnaître l'autorité de la France, s'était placé sous la protection de la sienne, voulait lui envoyer des secours par Tunis. Il lui fallait, à cet effet, se débarrasser du bey de cette régence, hostile à ses desseins, et le remplacer par un homme dont il était plus sûr. Dans ce but, une escadre partit de Constantinople le 20 juillet 1837; elle devait se présenter devant Tunis, où la conspiration dont nous avons parlé plus haut, organisée par les agents de la Porte, aurait aussitôt renversé le bey régnant (c'était alors Mustapha). Mais, comme on l'a vu, la conspiration fut découverte, son chef mis à mort, et deux divisions françaises, fortes l'une de trois, l'autre de quatre vaisseaux, sous les ordres des contre-amiraux Gallois et Lalande, obligèrent l'escadre turque du se retirer, avant qu'elle eût pu rien entreprendre.

Le bey actuel, Ahmed, s'est montré reconnaissant de ce service réel rendu à son prédécesseur, ainsi qu'à sa famille, qui lui doit la conservation de sa souveraineté.

Depuis plusieurs générations, les princes de la maison régnante protègent ouvertement une amélioration intellectuelle très-remarquable parmi les populations tunisiennes, au risque de s'exposer, en agissant ainsi, aux excès d'un fanatisme qu'ils bravent, non sans de sérieux dangers. La régence de Tunis, depuis que nous sommes maîtres d'Alger et de Constantine, n'a plus à redouter les incessantes incursions de ses anciens voisins. Du coté de la mer, elle est protégée par nos escadres contre les prétentions de la Porte, entretenues et excitées par les menées de la politique anglaise. Aussi Ahmed-Bey met-il habilement à profit la sécurité que notre voisinage et notre protection assurent à ses États, pour leur donner tous les développements possibles de culture, de civilisation et de puissance.

Sa volonté à cet égard s'est manifestée dès les premiers jours de son règne, et pendant six années sa persévérance n'a jusqu'à ce jour été rebutée par aucun obstacle. Pour soumettre le pays à une organisation générale et homogène qui fit à la fois sa force et celle du gouvernement, Ahmed-Bey a compris que le meilleur moyen était de créer une armée régulière sur le modèle des armées européennes, avec leur administration, leurs grades hiérarchiques, leur discipline sévère, leur instruction: véritable et première école de civilisation pour le pays. C'est à la France surtout qu'il a fait ses plus utiles emprunts, et il peut déjà regarder son ouvrage avec orgueil. Avant lui, la régence de Tunis ne comptait que deux régiments d'infanterie de 2,000 hommes chaque. Son année comprend aujourd'hui cinq régiments d'infanterie, chacun de 5,000 hommes, un régiment de cavalerie de 1,100 hommes et un régiment d'artillerie de 3,000 hommes.