L'uniforme est presque européen. Il se compose, pour les soldats, d'une veste boutonnée et d'un pantalon un peu large par le haut; la veste est en drap de couleur bleue ou garance, suivant les régiments. Les pantalons de drap en hiver sont de couleur garance, et les pantalons d'été en toile blanche. Les collets et les parements des vestes, et les bandes des pantalons sont de couleurs tranchantes. Les officiers portent la capote et le pantalon droit, avec broderies et bandes en or. La coiffure seule est restée orientale; cependant le turban a été remplacé par la chichia rouge, élevée et garnie d'un îlot bleu en soie. La différence des grades est signalée par l'étoile et par le croissant, en argent pour les sous-officiers, en or pour les officiers subalternes et en diamant pour les officiers supérieurs. Les officiels portent en outre des épaulettes distinctives. Les armes sont celles de nos armées. Dans la cavalerie, la selle arabe a été conservée, mais avec des modifications. Plusieurs officiers ont adopté la selle française. Le bey, les princes, les officiers, ressemblent beaucoup, on le voit, à nos officiers, à l'exception de la coiffure; ils portent même des gants jaunes et des bottes vernies.

Les troupes sont partagées dans cinq casernes, situées tant à Tunis qu'aux environs, et dont l'étendue et la bonne distribution pourraient servir de modèle aux nôtres. La direction de ces casernes et l'instruction des troupes appartiennent presque exclusivement à des officiers français. MM. Gillart, chef de bataillon; Collin, chef d'escadron, et Lavelaine-Manbenge, lieutenant-colonel au 18e de ligne, sont préposés à l'infanterie. Le régiment de cavalerie a été organisé par M. Gref, ancien élève de l'École de Saumur. Le régiment d'artillerie est commandé par M. Lecorbeiller, chef d'escadron d'artillerie, officier de la Légion-d'Honneur, envoyé au bey sur sa demande, en 1842, par M. le maréchal Soult. Dans l'ancienne kasbah, une fonderie de canons est dirigée par M. Bineau, ingénieur français.

Le Hardo, résidence habituelle du bey, réunit (outre les appartements du pacha), les salles de justice, le sérail, le harem, une vaste caserne, les prisons d'État, la maison des ministres et employés, des bains, etc. C'est au Hardo qu'est instituée une Ecole Polytechnique, où sont admis les fils des officiers et des personnages attachés au service du prince.

Ahmed-Bey, libéral et tolérant, a pour principal ministre M. Raffo, Italien et catholique, envoyé déjà plusieurs fois par lui en mission à Paris. Il a concédé, en 1840, à la France, le terrain où est mort saint Louis, sur la montagne Byrsa, à seize kilomètres de Tunis; et, sur cet emplacement, une chapelle a été inaugurée, le 25 août 1841, en présence de ses ministres. Ahmed-Bey introduit la réforme partout où il la croit nécessaire au progrès matériel et moral du pays. Par ses ordres, les marchés à esclaves sont abolis et fermés; des manufactures s'élèvent, des machines se construisent, des haras s'établissent, d'anciens aqueducs se restaurent, et des puits artésiens en forage vont changer l'aridité inerte de la terre en fécondité d'une richesse inappréciable. Bientôt, peut-être cette partie de l'Afrique, tributaire de l'Europe, rendra à son tour l'Europe sa tributaire.

Nous avions dit vrai l'autre jour: le ministère bat la campagne. En sa qualité de président du conseil, M. le maréchal Soult a pris les devants et a donné l'exemple; il est parti mardi dernier pour son château de Saint-Arnaud; M. Guizot est depuis samedi à Lisieux; M. Duchâtel se propose de passer un mois à Mirambeau, département de la Charente-Inférieure; M. Cunin-Gridaie prend les eaux de Vichy; M. Teste est à Néréis; M. Lacave-Laplagne ne dépasse pas Auteuil, et M. Villemain va jusqu'à Neuilly. En choisissant son Tibur si près de la demeure royale, ou pourrait croire que M. le ministre de l'instruction publique fait un acte de galanterie ministérielle et veut se rapprocher de l'oreille du prince; mais les médisants y seront pris: au moment même où M. Villemain installait ses pénates champêtres dans le voisinage du palais de Neuilly, le roi partait dans une berline à six chevaux et prenait, bride abattue, la route du château d'Eu, toute la famille royale galopant avec Sa Majesté ou à sa suite. Était-ce pour échapper aux grâces irrésistibles de M. Villemain, et fuir les attraits de cette sirène universitaire? Non pas vraiment: le roi, en allant à Eu, satisfait tout simplement une fantaisie annuelle, et M. Villemain n'y est pour rien ou pour peu de chose.

Ainsi la royauté et le ministère sont en vacances et prennent du bon temps: l'austère M. Guizot a déposé son porte-feuille aux pieds de ses pommiers de Normandie, et M. Duchâtel s'est métamorphosé en Tityre;

Reeubans sub tegmino fagi.

A demain donc les affaires sérieuses.

Madame la princesse de Joinville est du voyage d'Eu; elle a pris place, en partant, dans la voiture du roi et à côté du roi. A peine lui a-t-on laissé le temps de faire connaissance avec la bonne ville de Paris. Depuis son arrivée, madame de Joinville n'a pas eu une heure de libre fantaisie; l'étiquette et le cérémonial l'attendaient sur le rivage de Brest, et ne l'ont plus guère quittée jusqu'à Paris. Là, il a fallu essuyer les harangues de toute espèce et signer les contrats solennels. Le Journal des Débats a fait de la cérémonie un récit emphatique qui n'a dû que médiocrement divertir la princesse, à qui l'on accorde du goût, de la finesse, de la modestie et de la simplicité.--Ce pays-ci est le pays par excellence pour ennuyer les princes: on les accable, à la moindre occasion, de salutations et de discours; on les bourre de douceurs et de flatteries; et puis Dieu sait combien cela dure!