Madame de Joinville a trouvé cependant le moyen d'échapper un instant à tout cet appareil pour venir à l'Opéra. Il était huit heures; les rideaux velours grenat et or, qui voilaient depuis un an la loge de feu le duc d'Orléans, se sont relevés tout à coup, et pour la première fois, dans cette loge tout à l'heure en deuil, un jeune homme et une jeune femme ont pris place, l'un svelte et brun, l'autre au visage gracieux, au fin sourire et aux longs cheveux blonds: c'étaient le prince et la princesse de Joinville. Il y eut d'abord dans la salle un mouvement involontaire. En voyant s'ouvrir cette loge depuis longtemps morne, silencieuse, déserte et fermée comme un tombeau, une sorte de frisson parcourut le parterre et l'orchestre. Qu'est-ce donc? Et tous les regards se portaient de ce côté, comme si une ombre allait s'y montrer pâle et sanglante sous le linceul. Au lieu de l'ombre lamentable, on a vu deux jeunes époux souriant et heureux l'un de l'autre, Habeneck a donné le signal: les danses ont commencé, le public a battu des mains, tandis que la Péri ravissait par sa danse légère le prince, la princesse, la foule enivrée. Il n'y a qu'un an que le duc d'Orléans est mort; ce soir-là l'Opéra semblait éloigné de plus de cent années de la chapelle de Saint-Ferdinand!

Deux loges restent encore en deuil; toutes deux ont appartenu à des princes de la finance, l'une à M. Schileckler, l'autre à M. Aguado. La mort ne respecte pas plus les têtes millionnaires que les têtes royales, elle va de l'une à l'autre et les fauche avec le même plaisir. Avant peu, nous verrons quelque héritier de la dynastie Aguado et de la dynastie Schileckler venir, du fond de ces deux loges abandonnées par les morts, sourire aux bonds voluptueux de la Grisi.

Qu'on ne s'y trompe pas: l'histoire des loges d'avant-scène de l'Opéra serait une histoire pleine de curieux contrastes, d'émouvantes catastrophes et de profonds enseignements. Je me propose de l'écrire un jour, quand je n'aurai rien de mieux à faire. Que de poèmes, en effet, que de romans, que de mélodrames, dans ces loges privilégiées qui dominent l'orchestre des musiciens et avoisinent le lustre! A juger les choses sur la forme et à la surface, c'est là que se donnent rendez-vous et se réunissent tous les biens qu'on désire et qu'on envie: la richesse, le luxe, l'insouciance et le plaisir; mais allez au delà de l'enseigne dorée et regardez au fond: sur le velours et les coussins moelleux de ces loges, l'ennui, la satiété, le désordre, la vanité, donnant la main à la banqueroute, se sont souvent assis, tout parés, tout gantés, tout vernis, et promenant avec grâce sur la salle l'insolence, du binocle.--De temps en temps, Sainte-Pélagie y va chercher ses recrues.--L'air y est mortel, car les jeunes y deviennent vieux très-vite et y meurent aisément; sous les fauteuils, il y a des trous où les millions tombent et s'engloutissent.--Horreur! plus d'une fois le suicide à l'oeil hagard y a passé, et je vois encore là, sur cette loge à gauche, la trace, de sa main sanglante et désespérée.

--Le quartier Saint-Antoine a éprouvé, cette semaine, une très-vive émotion: quinze bandits sont parvenus à s'échapper des prisons de la Force; ces honnêtes gens sentant venir le mois de septembre, saison de l'air libre et du loisir, se seront dit: «Pourquoi ne prendrions-nous pas aussi nos vacances?» Retenir une place à la malle-poste ou aux messageries royales, c'était pour eux du fruit défendu. Comment d'ailleurs percer ces formidables murailles, ces portes crénelées? comment briser ces terribles verrous? comment éviter les regards incessamment ouverts des gardiens et des sentinelles?

Ne pouvant aller tête levée sur la grande route, ils ont pris les voies mystérieuses et souterraines; un matin, un bon bourgeois du voisinage, occupé à préparer un bain, entend du bruit sous ses pieds: il s'étonne, il regarde, et voit le sol qui s'entr'ouvre; un homme, ou plutôt un démon, paraît, pâle, la barbe et les cheveux en désordre, agitant dans ses mains un couteau menaçant; puis un second, un troisième, un quatrième, toute une légion de damnés: c'étaient les prisonnier? qui, depuis un mois et de jour en jour, se creusaient sous terre un chemin vers la liberté: ce chemin était venu aboutir à la maison du voisin. Quelle visite, bon Dieu! des voleurs, des forçats en récidive, des faussaires, des assassins!

L'hôte s'enfuit, effrayé de voir entrer chez lui cette société arrivée sans lettres d'invitation: «Si tu dis un mot, tu es mort!» lui crient quinze voix épouvantables. Mais il était déjà loin.

Il donne l'éveil: on se précipite, on arrive, et, quand les bandits s'élancent dans la rue, effarés, haletants, ils trouvent un rempart de courageux citoyens qui leur barrent le passage. Figurez-vous les menaces, les cris, la terreur, les luttes sanglantes, tout le cortège formidable, et désordonné d'une pareille aventure.--Les sergents de ville, les soldats de ligne viennent prêter main-forte; et enfin le crime succombe, ainsi qu'il arrive dans tout mélodrame conduit selon les règles; on le saisit, on le désarme, on le garrotte, on le renvoie d'où il était sorti, comme Satan de l'enfer, au fond des cachots de la Force.

Ce qu'on ne saurait trop admirer dans ces catastrophes effrayantes et inattendues, c'est le courage, et le dévouement du citoyen. Voilà une bande de malfaiteurs armés qui s'élancent tout à coup de leur tanière et surprennent des honnêtes gens sans armes; fuira-t-on? cherchera-t-on à éviter le danger et la mort qu'ils mènent avec eux? non: chacun se prépare intrépidement à la lutte; ces simples bourgeois, ces marchands paisibles que vous voyiez tout à l'heure, regarder nonchalamment les passants, les bras croisés, d'un air bonasse, en se dandinant à leur fenêtre ou sur le seuil de leur boutique, tout à coup deviennent des combattants pleins de résolution, des lions, des héros; ils se jettent au-devant des bandits, ils les arrêtent, ils les terrassent; ni le couteau, ni le poignard, ni les fureurs de ces hommes horribles ne les épouvantent et ne les font, reculer; ils tiennent jusqu'au bout, meurtris, blessés, sanglants. C'est là, sans contredit, un courage bien au-dessus du courage du soldat: le soldat obéit et marche au danger par ordre; nos gens vont le chercher de propos délibéré; le soldat est séduit, étourdi, enivré par l'appât, de la récompense, par le prestige de ce qu'on appelle la gloire; eux ne cèdent qu'à un entraînement désintéressé; ils n'ont en le temps d'apprendre ni le pas oblique, ni la charge en douze temps; le soldat enfin est un rude compère préparé avec soin aux blessures et à la mort; nos héros, encore un coup, sont de bons bourgeois qui viennent de manger paisiblement leur soupe et d'embrasser leurs femmes et leurs enfants.

Deux courageux citoyens se sont distingués particulièrement dans cet épisode des bandits de la Force; il est juste de les mentionner ici, de même qu'après la victoire on porte les noms glorieux au bulletin de la bataille. L'un s'appelle M. Pons, l'autre M. Morel; tous deux ont donné l'exemple d'une rare intrépidité; M. Pons est dangereusement blessé d'un coup de poignard qui a pénétré dans la poitrine.

Eh bien! vous pouvez m'en croire, on ne donnera la croix d'honneur ni à M. Morel ni à M. Pons. Il est bien plus juste et plus honnête de la réserver pour un oisif, un faiseur de courbettes ou un inutile, je n'ose pas dire pour un sot, un méchant et pour une poitrine déshonorée.