On voit que Paris n'est pas précisément la terre promise, et qu'il est bon de s'y tenir sur ses gardes; tandis que vous flânez consciencieusement, et que vous collez votre nez candide aux vitres de Susse ou de Martinet, un larron subtil passe et vous enlève votre montre ou votre tabatière, sous prétexte de vérifier si vous avez l'heure des Tuileries ou de l'Hôtel-de-Ville, et si vous consommez du pur Virginie. Dormez-vous on prenez-vous un bain? un scélérat vous éveille en sursaut dans votre lit, et sort par-dessous votre, baignoire; vous n'avez plus qu'à vous débattre et à recevoir trois ou quatre bonnes blessures, en attendant que M. le commissaire de police soit averti et que le sergent de ville ait mis ses guêtres. Paris a beau faire, il a beau s'éclairer au gaz, se paver, s'aligner, dorer ses maisons et ses boutiques, il est toujours un peu le Paris que Boileau appelait un coupe-gorge.

Je ne suis ni misanthrope ni calomniateur, et j'apporte les preuves à l'appui de mes reproches. Voici donc un échantillon des agréments de Paris, scrupuleusement emprunté à la statistique: on commet, dans ce charmant Paris, soixante-dix-huit crimes ou délits par jour; il y a deux morts violentes et quatre-vingts morts par maladie; les voitures écrasent deux personnes, le tribunal de commerce enregistre deux faillites, le Mont-de-Piété reçoit trois cent quinze dépôts, l'hôpital s'ouvre pour quatre cent soixante-dix malades, les commissaires-priseurs procèdent à cinquante ventes par autorité de justice, et MM. les huissiers fabriquent, trois mille exploits: le joli pays vraiment, et comme il emploie agréablement sa journée! Si Paris ne coûtait pas si cher, on pourrait encore en prendre son parti; mais savez-vous ce qu'il faut à cette ville si pleine d'huissiers, de morts et de malades, pour se loger et se nourrir? quatre millions par jour; et encore quatre millions ne suffisent pas! Paris possède une foule de citoyens plus ou moins honnêtes, qui ne mangent pas, qui ne se logent, pas, et qui vivent Dieu sait de quoi, de l'air, du ruisseau apparemment. Il n'y a que Paris pour ces choses-là; ce n'est qu'à Paris qu'on peut mourir de faim tous les jours et recommencer le lendemain, pendant de longues années; ailleurs, si vous n'avez pas votre pain quotidien tous les matins, le soir vous êtes mort à coup sûr.

--Un événement encore a fait grand bruit cette semaine, plus de bruit même que le courage de MM. Pons et Morel, et que l'évasion des quinze voleurs.--Vous m'avez deviné: je veux parler de lu mémorable querelle qui a mis la plume à la main à un critique et à un dramaturge; le sujet du duel était peu de chose, une pauvre comédie nouvelle en cinq actes et en prose, moins que rien. Le critique trouvant la comédie mauvaise, l'a très-positivement et très-spirituellement imprimé, ce qui était dans son droit; le dramaturge s'est fâché, et, dans une lettre assez grossière et peu concluante, il a déclaré que l'ouvrage était excellent;

Pour le trouver ainsi vous aviez vos raisons.

Le critique n'a pas reculé d'une semelle; à la lettre peu séante il a riposté par un feuilleton plein de verve, de finesse, d'esprit et de bon sens, qui a mis la lettre en lambeaux, laissant ses débris épars sur le champ de bataille, sans honneur et sans sépulture.

L'attaque et la riposte étaient si personnelles et si mordantes, que les amis des deux adversaires se sont alarmés, le bruit s'est répandu que le dramaturge et le critique avaient jeté là leur plume, pour prendre une arme moins innocente; déjà même la rumeur publique en perçait un de part en part, si ce n'est tous les deux.--«Hé bien! dit à un homme d'esprit qu'il venait de remontrer, un ami de l'un des deux champions; vous savez ce qui est arrivé?--Quoi donc?--Mais la grande nouvelle!--Je ne m'en doute pas.--Tout le monde en parle.--Dites toujours.--La rencontre de J. et de D.--Ah! oui, je sais; ils se sont rencontrés, et... ils ne se sont pas salués!»

--Hier, j'ai assisté à un mariage; l'époux avait vingt-cinq ans, mais l'épouse n'était pas précisément de la première jeunesse; il y a quelque cinquante ans que son étoile s'est levée à l'Orient, et que l'Aurore, aux doigts de rose, a semé sur son teint ses rubis et ses perles. On alla à la mairie en grande pompe; l'époux un peu triste et la tête baissée; l'épouse triomphante, et faisant minauder sa pudeur quinquagénaire sous sa couronne d'oranger. Le maire arriva paré de son écharpe et avec toute la gravité convenable; puis, s'adressant aux époux et à l'honorable compagnie, il s'exprima ainsi: «Entre M. J. D., âgé de vingt-cinq ans, d'une part; et, de l'autre, demoiselle A. B., fille majeure, âgée de cinquante-et-un ans...» tout le chapelet du matrimonium enfin.

A ces mots: fille majeure, âgée de cinquante-et-un ans, une envie de rire me gagna malgré moi; je me contins de mon mieux cependant; mais qui peut échapper à l'oeil d'une fille majeure? celle-ci m'avait vu étouffant mon rire, et ne me quittait pas des yeux.

Après la cérémonie, je cherchais à m'esquiver prudemment. Vains efforts! elle s'approcha de moi par un détour, et me prenant à part: «Pourquoi, dit-elle, avez-vous ri tout à l'heure?--Mais, je ne sais... Un de vos témoins... ce maire, peut-être.--Ah! oui, ce maire, s'écria-t-elle avec un accent dont je ne puis vous donner une idée, ce maire est un drôle! Est-ce que vous avez, par hasard, confiance en cet homme-là? Il n'y a jamais un mot de vérité dans ce qu'il dit.»

Tout le monde connaît M. Marco Saint-Hilaire, l'homme du siècle qui a inventé Napoléon. Sans M. Marco, l'Empereur et l'Empire n'existeraient pas. C'est M. Marco qui a gagné la bataille de Marengo et la bataille d'Austerlitz; et je ne sais pas si M. Marco n'est pas mort à Sainte-Hélène, bien qu'il fabrique des feuilletons à Paris.