Nous bornerons ici cette courte notice historique; les autres événements qui remplissent les annales du grand concours sont moins intéressants, et regardent seulement telle ou telle classe, tel ou tel prix en particulier. Deux faits principaux méritent seuls d'être signalés, d'abord l'interruption du grand concours, en 1815, causée par l'invasion étrangère, puis la fondation de deux nouveaux prix d'honneur: l'un en philosophie, l'autre en mathématiques spéciales (1821 et 1836). Jusque-là il n'y en avait eu qu'un seul, celui de rhétorique, qui est encore le meilleur et le plus glorieux aux yeux des maîtres et des élèves. De grands avantages sont attachés à ce prix: l'exemption de la conscription militaire, la franchise de tous droits d'examen et de diplômes dans toutes les facultés, une entrée de faveur pendant un an à la Comédie-Française, etc. Voici la liste chronologique des grands prix d'honneur de rhétorique depuis la restauration du concours en 1805:

1805. Mouzard. Lycée Impérial.
1806. V. Leclerc. - Napoléon.
1807. Le même (vétéran). - ..........
1808. Glandaz. - Charlemagne.
1809. Petit-Jean. - Napoléon.
1810. V. Cousin. - Charlemagne.
1811. Hourdour. - Id.
1812. Matouchewitz. - Impérial.
1813. De Boismilod. - Charlemagne.
1814. De Jussien. - Napoléon.
1815. ........... - ..............
1816. Rinia. Collège Bourbon.
1817. A. De Vailly. - Henri IV.
1818. Demersan. - Id.
1819. Covillier-Fleury. - Louis-le-Grand.
1820. Velly. - Charlemagne.
1821. G. De Vailly. - Henri IV.
1822. Cardon de Montigny. - Louis-le-Grand.
1823. Drouin de Lhuys, - Id.
1824. Arver. - Charlemagne.
1825. Carette. - Henri IV.
1826. Galeron. - Henri IV.
1827. Milantier. - Rollin.
1828. Ledreux. - Bourbon.
1829. Lemair. - Rollin.
1830. Oddoul. - Bourbon.
1831. Groslambert. - Saint-Louis.
1832. Taillefer. - Louis-le-Grand.
1833. Huet. - Stanislas.
1834. Jacquiner. - Saint-Louis.
1835. Pitard. - Henri IV.
1836. Despois. - Saint-Louis.
1837. Ducellier. - Henri IV.
1838. Didier. - Louis-le-Grand.
1839. Girard. - Bourbon.
1840. Rigault. - Versailles.
1841. Moncour. - Louis-le-Grand.
1842. Grenier. - Charlemagne.

Sortie de la distribution des prix, à la Sorbonne.

L'Université compte justement le grand concours parmi ses meilleures institutions et lui attribue les plus salutaires effets; d'autre part, les élèves tiennent singulièrement à ces compositions, où c'est déjà une gloire que d'avoir été admis: les couronnes du collège sont bien pâles auprès de celles de la Sorbonne, et valent à peine le mal qu'on se donne pour les conquérir; être vainqueur entre tous, primus inter pares, c'est là le véritable honneur, le seul triomphe digne d'envie! Le lauréat du grand concours sent son coeur plein d'une haute confiance, et il se tient à lui-même ce fameux raisonnement connu des écoliers: «L'Europe est la plus belle partie du monde, la France la plus belle partie de l'Europe, Paris la plus belle ville de France, le collège de Beauvais le plus beau de tout Paris, ma chambre la plus belle chambre du collège de Beauvais, et moi le plus bel homme de ma chambre, donc..... je suis le plus fort du monde en thème grec ou en version latine.» Il est certain que l'Université, qui se propose perpétuellement d'exciter dans ses élèves une plus grande émulation, atteint on ne peut mieux son but par les récompenses magnifiques autant que difficiles qu'elle offre au travail et au talent des écoliers. Néanmoins, comme les résultats acquis ne sont jamais en ce monde si parfaitement bons qu'on n'y trouve encore à blâmer, le grand concours n'a pu se dérober à cette loi commune. En développant outre mesure dans les élèves et les professeurs l'amour du succès, il a nui aux études autant au moins qu'il leur a été favorable. Chacun sait comment la plupart des professeurs, dès les premiers jours de l'année scolaire, aiguillonnent leurs élèves par l'appât encore lointain du concours: il semble qu'ils doivent travailler exclusivement en vue du combat et des couronnes qui en sont le prix. Ce n'était pas ainsi que le bon Rollin comprenait l'émulation. Cependant que les professeurs donnent tous leurs soins à deux ou trois élèves et s'évertuent à leur apprendre la recette du concours, ils délaissent les soixante autres indignes, qui ne pourraient faire les affaires du collège et de la classe: «Numeri sunt.» De là vient que si les premiers élèves de Paris sont supérieurs aux premiers de province, la masse au contraire demeure infiniment plus ignorante et plus apathique dans nos huit grands collèges; on ne s'occupe pas des faibles d'esprit, on ne réveille point l'ardeur engourdie des paresseux; qu'ils se taisent, voilà ce qu'on leur demande uniquement.

Enfin, l'industrie et la spéculation, toutes-puissantes en notre temps, n'ont pas manqué d'envahir aussi l'instruction publique et d'exploiter le concours général comme une mine féconde de réclames et de puffs universitaires. Les chefs d'institutions et de collèges ont des élèves à prix, destinés à servir de montre pour leurs établissements, et à séduire les parents qui veulent mettre en bonnes mains l'éducation de leurs enfants. La culture de l'élève à prix se pratique de diverses façons. D'abord, et le plus souvent il s'achète: les chefs d'institutions ont des sortes de commis-voyageurs qui s'en vont enlever aux collèges de provinces leurs meilleurs élèves. Les parents se laissent séduire par des offres brillantes: une pension gratuite, quelquefois même une prime en argent comptant, enfin tous les avantages possibles. Arrivés à Paris, les futurs lauréats rétrogradent d'abord de deux classes au moins; puis, après quelques épreuves, on les spécialise de gré ou de force dans telle ou telle faculté, comme on dit en termes de collège; qui est parqué dans la version latine, qui dans l'histoire, qui dans les mathématiques, ils ont l'année entière pour préparer la conquête d'un prix, et sont dispensés de tout travail qui les détournerait de leur besogne exclusive.

Ces abus ont été plus d'une fois déjà signalés par l'Université elle-même, mais elle demeure impuissante à les réprimer. Ayant posé comme principe de ses études l'émulation, elle doit subir toutes les conséquences mauvaises de ce principe vicieux. Il est à désirer seulement qu'elle ouvre les yeux sur les inconvénients du grand concours, et ne se montre pas empressée à doter les collèges de province d'une semblable institution: les écoliers n'y sont point encore devenus des machines à prix, et, avec moins d'émulation, leur éducation morale doit être, à notre sens, infiniment meilleure.

Quoi qu'il en soit de toutes ces critiques, la distribution des grands prix a conservé jusqu'à présent son ancienne solennité. Si le Parlement n'y figure plus avec des robes rouges, les couleurs des quatre Facultés, du conseil royal, des proviseurs et des professeurs tout couverts d'hermine, ne sont pas moins éclatantes. Une brillante assemblée garnit les quatre tribunes richement décorées pour la fête, et des fanfares infatigables remplissent l'immense amphithéâtre de la Sorbonne. Autrefois la cérémonie était grave et sévère comme une solennité religieuse; maintenant elle ressemble plutôt à une ovation populaire, où l'ivresse du triomphe se répand en bruyantes acclamations, en formidables applaudissements. Les lauréats seuls des huit collèges peuvent être admis à prendre place sur les bancs de l'amphithéâtre, trop petits déjà pour les contenir. Tous les visages sont donc joyeux et triomphants; toutes les mères, toutes les soeurs, assises dans les tribunes, ont la joie et la fierté doucement peintes sur leurs visages; elles attendent impatiemment, mais sans crainte, sûres qu'il sera prononcé à son tour et à son tour applaudi, le nom du fils ou du frère chéri, qui est maintenant perdu dans la foule de ses camarades. Les maîtres eux-mêmes dérident en ce grand jour leur front sévère, adoucissent leur dur regard, jouissent de la gloire de leurs élèves, et comptent orgueilleusement les palmes que leur classe a su conquérir. Aussitôt qu'un prix est appelé, la musique sonne une fanfare, et le collège couronné en la personne de son représentant, pousse de grandes acclamations mêlées de «ces applaudissements incroyables» dont parle Bossuet. Bien rugi, Henri IV! bien rugi, Louis-le-Grand! Toute nomination est ainsi saluée par des cris et des battements de mains, et l'honneur de chaque collège est intéressé à soutenir vigoureusement le moindre accessit par lui remporté. Ni relâche ni trêve; Charlemagne vient de pousser un énergique bravo: que Saint-Louis couvre et fasse pâlir cet applaudissement par une explosion de cris et de trépignements à ébranler les murs de l'antique Sorbonne. La gloire est à ce prix.

D'ordinaire la séance s'écoule ainsi, sans autre événement; quelquefois pourtant certaines circonstances viennent augmenter encore le tumulte et la joie habituelles; par exemple, la lutte des élèves et des musiciens avant l'arrivée des grands dignitaires et l'ouverture de la séance: les huit collèges réunissent leurs puissantes voix pour demander la Marseillaise, et les musiciens, sans doute par malice, s'obstinent à la leur refuser. Inde irae. D'autres fois, la présence de la famille royale ou de quelque personnage illustre soulève une tempête inaccoutumée d'acclamations et d'applaudissements. Ainsi, en 1840, M. Victor Hugo étant venu voir couronner son fils, lauréat de sixième, toute la jeunesse des écoles accueillit le grand poète avec des hourras frénétiques qui devaient fort déplaire, sans doute, à plus d'un rigide professeur, «laudator temporis acti,» et amant fidèle des muses d'Antan. Puis, lorsqu'on appela le nom de Charles-Victor Hugo, ce fut encore bien autre chose: M. le ministre faillit se fâcher, et M. Hugo lui-même, quoique accoutumé dès longtemps aux ovations les plus forcenées, pâlissait et rougissait tour à tour, ne sachant plus quelle contenance garder vis-à-vis de ces transports d'enthousiasme auxquels il ne devait guère s'attendre dans l'enceinte de la vieille Sorbonne.

Cette année, aucun incident remarquable n'est venu changer la physionomie accoutumée de la cérémonie; le grand amphithéâtre de la Sorbonne avait même un aspect plus froid et plus paisible que d'ordinaire. A midi, M. le ministre de l'instruction publique, suivi du conseil royal, est entré dans la salle avant que les élèves eussent cessé de crier la Marseillaise. Sur ce, M. Villemain a pris la parole; il a célébré les bienfaits toujours croissants de l'enseignement national, et a promis solennellement de défendre cet enseignement contre les rivalités actuelles et futures.