Le siège, ou mieux le bombardement de Séville, le dernier acte du règne d'Espartero, nous l'espérons du moins, est un de ces faits qu'on rencontre rarement dans l'histoire de l'humanité. L'absurde soldat a cru donner ainsi plus d'éclat à son nom; il n'avait pas assez du crime de Barcelone, il a voulu graver une nouvelle page de sa vie sur les ruines de la plus belle ville de l'Espagne. On ne comprend vraiment pas les motifs de cette rage de destruction. Il n'y avait aucune utilité militaire à bombarder Séville, car ou pouvait s'en emparer facilement, Séville, entourée d'une vieille muraille, ruinée sur plusieurs points, interrompue sur d'autres par des maisons, sans fossés et sans ponts-levis aux portes, est incapable de résister à une attaque de vive force bien conduite. A quoi bon écraser la ville alors? Mais Espartero ne voulait pas s'en emparer, il voulait la détruire; il voulait se venger sur elle des mépris de l'Espagne. Il n'osait marcher au-devant de Narvaez, il avait peur de Concha; mais il n'avait rien à craindre en lançant de loin des bombes sur Séville.
Une scène de Prononciamiento à Séville.
Le 18 juillet, Van Halen arriva devant Séville, du côté d'Alcala. Le 19, il établit ses batteries, et somma la ville de se rendre; elle refusa. Le brigadier Figueras, officier fort instruit, mais que les travaux du cabinet avaient plus occupé jusqu'alors que les travaux de la guerre, était à Séville dans le sein de sa famille. La sommation du bourreau de Barcelone excita en lui le noble désir de défendre la cité. Il se lève, il fait passer son ardeur dans le sein de la population, qui, par un élan soudain, le nomme son chef, et se met à sa disposition. Figueras se sert avec habileté des forces de la cité; des fortifications de campagne s'élèvent, comme par enchantement, aux endroits menacés; des batteries se dressent sur les points avantageux; partant on voit qu'une vive intelligence préside aux travaux de défense.
Le feu des assiégeants commença le 20; la place y répondit vigoureusement. Si des maisons s'écroulèrent sous les bombes, si l'incendie menaça la ville, les batteries ennemies furent en partie démontées, les tranchées semées de tués et de blessés. Les 21 et 22, l'attaque et la défense se continuèrent avec la même activité. Le 23, à midi, Espartero arriva avec sa division. Les assiégeants comptaient alors 17 bataillons, 9 escadrons, 50 pièces de montagne, 6 canons de 24 et 16 mortiers. Avec de telles forces, le régent se crut sûr du succès; il somma de nouveau la ville de se rendre. Figueras répondit: «Quand les munitions nous manqueront, les décombres que vous faites y suppléeront.» Dans la nuit du 23, il y eut tentative d'escalade; elle fut repoussée avec une admirable résolution par les habitants. Leur exaltation était telle, qu'ils élevaient des fortifications et réparaient les brèches de leurs murailles sous le feu de l'ennemi.
Pendant que les adultes défendaient ainsi la ville, les vieillards et les femmes priaient dans les églises, où le saint-sacrement resta exposé; la bannière de saint Ferdinand flottait au sommet de la Giralda; les reliques de ce roi étaient promenées en grande pompe.
Le bombardement, qui avait été interrompu, le 23, par l'arrivée d'Espartero, recommença le 24, mais avec moins de violence. Le 25, il y eut quelques interruptions; les munitions manquaient, et les mauvaises nouvelles arrivaient en si grande quantité, que le découragement régnait au camp. Le régent apprit ce jour-là la défaite de Seoane, la reddition de Madrid, l'approche du général Concha, et la marche rapide de trois brigades expédiées par Narvaez. La partie était perdue; il ne restait à Espartero d'autre parti à prendre que de mourir bravement, comme il l'avait annoncé, ou de fuir en toute hâte. Ce dernier parti lui sembla le meilleur; l'instinct animal de la conservation fut le seul sentiment qui parla en lui dans cet instant solennel. Le 26, au point du jour, sans dire un mot d'adieu à son armée, Espartero quitta le camp avec quelques affidés, la caisse de l'armée, qu'il avait eu soin de meubler de son mieux, et 100 cavaliers dévoués. Il se dirigea rapidement sur Cadix.
Pour mieux assurer sa fuite et donner le change à la garnison de Séville, qui aurait pu le poursuivre, et à Concha qui était dans le voisinage, il ordonna à Van Halen de continuer le bombardement jusqu'à ce qu'il ne lui restât plus un projectile. Van Halen continua donc, son oeuvre de destruction.
Concha, prévenu de cette fuite, partit aussitôt à la tête de 500 chevaux, et marcha sur Cadix par un chemin direct qui devait lui faire devancer le régent et lui permettre de le couper. En effet, Concha était au pont de Suazo, qui lie l'île de Léon au continent, avant Espartero; mais, reçu à coups de canon, il se décida à marcher sur Puerto-Real et Puerto-Santa-Maria, le long de la baie de Cadix; le régent devait arriver par cette route. Il l'aperçut bientôt, non loin du port Sainte-Marie; près de 1,300 hommes d'infanterie s'étaient réunis à son escorte. Concha n'hésita pas un instant à le charger, malgré son infériorité numérique. Dédaignant l'infanterie, il aborde vigoureusement les 100 cavaliers d'Espartero; les deux partis se sabrèrent avec fureur. Concha, dans la mêlée, cherchait des yeux le régent, il voulait le combattre corps à corps, et venger sur lui la mort de Diego Léon: mais Espartero fuyait encore. Après avoir vu sa cavalerie bien engagée, il avait fait demi-tour avec son ministre de la guerre, Linage et la caisse de l'armée, et galopait sur Puerto-Santa-Maria. Là, il se jeta précipitamment, dans la première barque qu'il trouva sur le rivage et gagna le large, se dirigeant sur le vaisseau anglais le Malabar, qui était à l'ancre dans la baie.
Concha, désolé d'avoir manqué le fuyard, fit mettre bas les armes à son escorte, et marcha de nouveau sur Cadix.